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que s’engageait cette négociation qui durait jusqu’au 28 janvier. M. Jules Favre passait les journées à Versailles ; le soir, quelquefois assez avant dans la nuit, il revenait à Paris pour rendre compte au gouvernement de ce qu’il avait fait, et toujours sur son chemin l’incendie de Saint-Cloud, cruellement entretenu, l’escortait de ses lueurs sinistres.

Il fallait surmonter tout. Assurément c’étaient là de dures journées, d’autant plus que dans cette lutte déjà si complètement inégale le vainqueur ne se refusait pas le plaisir orgueilleux de faire sentir l’aiguillon de la force et de mettre à l’épreuve la diplomatie du plénipotentiaire de la défense nationale. Pour tout dire, le chancelier prussien ne se gênait pas, mêlant dans ses façons la brutalité teutonne et une certaine courtoisie de gentilhomme, la rouerie et une apparence de franchise, la rudesse et la familiarité. Il se mettait tout à fait à l’aise, il allait même jusqu’à consulter M. Jules Favre, « comme avocat, » disait-il, en lui demandant son opinion sur un personnage français dont il prétendait avoir reçu des ouvertures au nom du corps législatif de l’empire. C’était la prétention de M. de Bismarck de n’être pas au dépourvu de négociateurs. Au premier mot que M. Jules Favre lui avait dit en arrivant le soir du 23, il avait répondu vivement : « Vous arrivez trop tard, nous avons traité avec votre empereur. Comme vous ne pouvez ni ne voulez vous engager pour la France, vous comprendrez sans peine que nous cherchions le moyen le plus efficace pour terminer la guerre. » Puis il ne s’agissait plus de l’empereur, c’était le prince impérial avec la régence, le prince Napoléon lui-même, une commission du corps législatif, et, comme M. Jules Favre faisait observer à son terrible interlocuteur que de telles combinaisons n’amèneraient que des « déchiremens intérieurs en France, » le chancelier allemand répliquait avec un abandon toujours instructif : « Ceci vous regarderait. Un gouvernement qui provoquerait chez vous la guerre civile nous serait plus avantageux que préjudiciable. » La vérité est que M. de Bismarck n’avait traité avec personne, que le représentant du corps législatif dont il parlait aurait été fort surpris de se savoir mis en scène, que toutes ces évocations un peu incohérentes de l’empire et de l’empereur n’étaient qu’un artifice pour déconcerter M. Jules Favre, et la meilleure preuve que rien de tout cela n’était sérieux, c’est qu’après cette première conversation de trois heures, le 23 au soir, on était assez avancé pour que le chancelier dit au ministre français : « Mettez-moi vos idées par écrit. » M. Jules Favre semblait hésiter encore, et M. de Bismarck se hâtait d’ajouter : « C’est pour moi seul, pour me permettre d’en causer avec le roi et me fournir des argumens, c’est sous la garantie de ma parole de gentilhomme. » On s’ajournait au lendemain.