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Non, le siège de Paris, tel qu’il avait été conçu et exécuté, n’était pas précisément une œuvre d’éclat et de génie, c’était l’œuvre d’un sérieux esprit d’organisation et de combinaisons. Tout ce que les Prussiens avaient de méthode, d’ordre, de sens pratique, de prévoyance, ils l’avaient déployé et en quelque sorte concentré dans cet investissement, entreprise unique par ses proportions, qui, à vrai dire, n’eût jamais été possible, si tout n’avait pas servi à la favoriser, si la France ne s’était pas trouvée subitement réduite à une extrémité telle qu’elle avait des armées à refaire partout à la fois, à l’intérieur de Paris et à l’extérieur. Les Allemands avaient su profiter de la circonstance pour organiser à l’aise ces lignes bientôt devenues infranchissables. Là ils s’étaient montrés réellement supérieurs. C’était beaucoup trop pour nous sans doute. Au-delà de l’investissement néanmoins, dans ce qu’on pourrait appeler le siège proprement dit ou la période active du siège, les Prussiens ne montraient plus la même sûreté ; ils hésitaient jusqu’au dernier jour, essayant des travaux d’approche sans les pousser bien résolument, cherchant de tous côtés le point vulnérable de cette place qu’ils voulaient et qu’ils n’osaient assaillir. Ils avaient commencé leurs attaques par Avron ; mais à quoi leur servait de foudroyer Avron ? Ils ne pouvaient ni le prendre ni le garder, ils n’étaient pas plus avancés. En ce moment même, aux dernières extrémités du siège, ils accablaient Saint-Denis ; mais, eussent-ils pris Saint-Denis, ils n’auraient pas pu y tenir, ils auraient été sous le feu de l’enceinte, de Montmartre, des buttes Chaumont. Au sud, c’était plus grave parce que là était vraiment le point faible. Les Allemands avaient dans cette région près de 200 pièces en batterie. Issy, Vanves, Montrouge, souffraient cruellement, il est vrai ; Issy était déjà presque en ruine. Là encore les Prussiens ne touchaient pas au succès. Par les travaux que la défense avait multipliés, on était en mesure d’attendre une attaque de vive force. M. de Bismarck avait promis de prendre un fort en quatre jours ; depuis trois semaines, on couvrait Issy de fer et de feu, et on était loin de le tenir. L’ennemi enfin, dans l’espoir de brusquer le dénoûment, en était venu à bombarder la ville elle-même, il l’accablait d’obus ; mais, au lieu de décourager et de démoraliser la population, il avait au contraire enflammé chez elle toutes les passions de la résistance, entretenues par un patriotisme indigné ! Voilà donc où en était l’attaque après vingt-cinq jours de bombardement, après plus de cent vingt jours de siège ; elle faisait du mal de loin, elle n’avait d’aucun côté fait un progrès sérieux, elle n’avait ni ébranlé nos murs ni entamé nos lignes. Un assaut même sur Issy pouvait lui être funeste. Les Allemands avaient encore à brûler bien de la poudre avant de soumettre Paris par la force ou par la terreur.