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destinées à éblouir les regards des femelles, qui en sentent le prix, n’en doutons pas. Quelquefois cependant les rôles sont changés et les attributs inverses. On rencontre par exception des femelles de poissons aussi brillantes que leurs mâles sont ternes et médiocrement ornés. Qu’importe? Dans ce cas, la faculté esthétique se déplace : c’est le mâle qui admire, et c’est lui qui choisit.

Après un rapide coup d’œil jeté sur les amphibiens et sur les reptiles, M. Darwin arrive au monde des oiseaux. Il s’attarde dans cette région féerique, il s’y oublie; il en décrit les éblouissans tableaux pendant quatre chapitres, tandis que les mammifères n’en obtiendront que deux. Le lecteur n’a pas à s’en plaindre, il se laisse aller à jouir des spectacles variés et nouveaux qui se déroulent devant lui. Rien de mieux. On doit cependant se tenir sur ses gardes et redoubler d’attention, si l’on ne veut être fasciné par la doctrine enchanteresse. Les oiseaux en effet ont bien l’air de donner gain de cause à la théorie de la sélection sexuelle, car, d’après M. Darwin, ils sont peut-être de tous les animaux, l’homme excepté, ceux qui ont le sentiment esthétique le plus développé, et pour le beau presque le même goût que nous. Les faits produits à l’appui de cette assertion inattendue sont innombrables; citons les plus frappans.

Presque tous les oiseaux mâles sont belliqueux. Ils se servent pour se battre de leur bec, de leurs ailes, de leurs pattes, de leurs ergots. C’est ce que font chaque printemps nos rouges-gorges et nos moineaux. Les plus petits de tous, les oiseaux-mouches, sont les plus querelleurs. M. Gosse en a vu deux se saisir par le bec et pirouetter jusqu’à tomber à terre enlacés et frémissans. Habituellement les combats ont lieu en présence des femelles, qui en attendent l’issue dans l’impassibilité. Certaines de ces luttes ont pour but la conquête violente d’une femelle; mais d’autres combats semblent n’être que simulés et ne tendre qu’à étaler les avantages des mâles devant leurs compagnes, dont le choix est guidé par leur admiration pour les qualités héroïques et la beauté des prétendans.

La musique vocale, le chant avec ses notes si diverses et ses modulations si graduées est l’un des principaux moyens de séduction de l’oiseau. D’après un observateur très exercé, Montagu, les mâles des oiseaux chantans ne vont pas à la recherche de la femelle. Ils se perchent dans quelque lieu apparent, exhalent leur mélodie amoureuse, et la femelle, qui reconnaît cet appel, vole vers le chanteur, si celui-ci a su l’attirer et la charmer. Bechstein, qui a toute sa vie gardé et élevé des oiseaux, assure que le canari femelle choisit toujours le chanteur le plus habile; il ajoute que dans l’état de nature la femelle du pinson sait distinguer sur cent mâles celui qui l’emporte par le talent musical. On cite un bouvreuil qui avait