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même langage, s’occupent des mêmes objets, n’ont presque que la même somme d’idées. Après les prières, la seule lecture permise était celle des vies de saints. C’était dans ces hagiographies que les dames russes trouvaient leur seule nourriture intellectuelle, que les tsarines puisaient toutes leurs connaissances en histoire et en politique. La souveraine passait encore une notable partie de la journée à visiter les nombreuses chapelles construites dans les étages supérieurs du palais, qui étaient comme un prolongement de ses appartemens, et où elle pouvait, sans sortir de l’ombre protectrice du Terem, sans être exposée à rencontrer des étrangers, vaquer à ses dévotions. Enfin, à certaines époques de l’année, elle visitait en grande pompe les plus célèbres monastères de la Russie, et notamment celui de Troïtsa, répandant partout d’abondantes aumônes sur son passage. Ces échappées sur la campagne russe mettaient quelques rayons de soleil dans cette vie sédentaire et artificielle. Les augustes recluses, dont les regards étaient fatigués de peintures hiératiques, pouvaient contempler enfin une vraie nature, retrouver, au moins quelques-unes d’entre elles, les impressions de leur enfance rustique, voir des personnages non plus enluminés et nimbés d’or, mais réels et bien vivans sous le caftan usé des mougiks russes. On se relâchait un peu, sur la grande route, de la rigueur de l’étiquette ; on permettait aux paysans accourus sur le passage du cortège d’offrir à la souveraine et à ses enfans d’humbles présens champêtres, des œufs, des noix, des fruits, des gâteaux de leur village, le sel et le pain sacramentels.

Dans les processions de la tsarine, le cérémonial arrivait parfois au sublime du ridicule ; A Moscou ainsi qu’à Byzance, si robuste que fût la princesse, il semblait que la majesté consistât pour elle à ne point faire usage de ses jambes, à ne point marcher elle-même. Les souveraines s’avançaient, soutenues sous les bras et comme portées, à Constantinople par leurs eunuques, en Russie par leurs suivantes. Dans les chansons populaires, on voit la mère du héros Diouk Stépanovitch se rendre à l’église : « en avant marchent les hommes armés de pelles pour égaliser le terrain ; derrière eux viennent les balayeurs, derrière les balayeurs les drapiers. Devant la princesse, ils étendent les pièces de drap ; sur ses pas, ils les enlèvent. » Le héros arrive et contemple le cortège. Il voit d’abord une dame âgée que soutiennent sous le bras droit cinq jeunes filles, et cinq autres sous le bras gauche. Il s’avance et la salue comme sa mère ; mais elle décline le compliment : elle n’est que la servante de cette princesse. Vient alors une autre matrone que soutiennent vingt jeunes filles, dix sous chaque bras, et le héros de s’incliner derechef ; ce n’est encore que celle qui donne l’aiguière. Une troisième est entourée de trente jeunes filles, une