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ecclésiastiques, comme Polotski et Rostovski, qui lurent dans les astres la destinée de Pierre le Grand, ou à de simples sorciers, en faveur desquels on voulait bien faire trêve un moment aux édits de persécution. Ils ne manquaient jamais de prédire que l’enfant ferait plus d’actions mémorables qu’aucun de ses prédécesseurs, qu’il serait l’effroi des méchans et le soutien de l’église. A partir de ce moment jusqu’à celui où il passait aux mains des hommes, il vivait dans les appartemens et parmi les femmes de la tsarine.


IV

Dans ces appartemens supérieurs du palais, qu’on appelait Verkh ou Terem, les femmes étaient aussi sévèrement recluses que dans les gynécées de la Grèce antique. En Russie, comme dans la Rome des douze tables, la femme était une mineure perpétuelle. La jeune fille affranchie par la mort de son père, l’épouse affranchie par la mort de son mari, retombaient sous la tutelle d’un frère, d’un oncle, d’un aïeul, à leur défaut sous la tutelle de l’église, au même titre que les orphelins, les aliénés, les indigens. Pour elles, il n’y avait pas de vie de société, encore moins de vie politique. Dans les temps légendaires de l’histoire russe, nous voyons bien les héroïnes des chansons épiques suivre au combat leurs fiancés ou leurs maris comme les femmes germaines ou Scandinaves, déployer leur force et leur agilité dans de merveilleuses épreuves comme la Brunehilde des Niebelungen : sainte Olga, l’héroïne vaillante des souvenirs populaires, défend les armes à la main le patrimoine de son fils et poursuit avec le fer et la flamme la vengeance de son mari ; mais Olga, en inaugurant les rapports pacifiques avec Byzance, préparait aux femmes russes des entraves nouvelles. L’influence byzantine compléta leur asservissement. Le christianisme étroit du bas-empire, avec les bizarres conséquences qu’il tirait de la faute d’Eve et du péché originel, avec ses idées d’impureté et de fragilité de la femme, vint consacrer l’infériorité sociale de ce sexe. De bonne heure on traduisit en russe les diatribes anti-féminines des sermonnaires et des sophistes néo-grecs, par exemple le fameux texte de Cosmas de Chalcédoine, tendant à prouver qu’on ne doit pas donner à la femme le titre de gospoja (madame, domina).


« Croyez les sages qui disent que la femme ne doit pas s’aviser d’en remontrer à son mari ou de vouloir le conduire. Elle doit se taire et lui être soumise. Adam a été créé le premier, Eve seulement après, et le Seigneur lui a dit : « Tu seras gouvernée par ton mari, tu travailleras par ses ordres, tu lui obéiras tous les jours de ta vie… » Les femmes