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III

C’était au moment où la jeune fille élue entre toutes venait de s’installer au Terem et de ceindre la couronne des tsarévnas que commençaient pour elle de terribles dangers, Rien de plus triste que l’histoire de ces fiancées impériales. Des maladies mystérieuses les déciment sous les lambris augustes avant qu’elles n’aient pu aller à l’autel. Choisies entre des centaines et des milliers de belles filles, soigneusement examinées par les gens de l’art, elles devaient être des fleurs de santé et de vigueur ; est-ce donc le palais impérial qui était malsain ? Ici nous abordons un des côtés les plus étranges de la vie russe à cette époque.

Les tsars de Moscou administraient l’empire comme une sorte de patrimoine avec des hommes à eux, leurs serviteurs particuliers ; l’état n’était qu’une dépendance de la maison. Quand le souverain était jeune, c’était ordinairement des parens de sa mère qu’il était entouré. L’empire était alors comme en proie à une seule famille qui circonvenait, assiégeait, absorbait le prince et ne souffrait ni dans le gouvernement, ni dans le palais, aucune influence rivale. Tandis que les chefs de la famille prenaient la direction des affaires, les parens éloignés, les arrière-petits-cousins s’emparaient des postes de chambellans, d’échansons, pour garder le prince de plus près, ou s’enrichissaient comme voiévodes dans les provinces. Le règne de la famille qui était ainsi en possession de la faveur impériale s’appelait d’un nom consacré dans l’histoire russe, un moment (vrémia) ; ses chefs étaient les hommes du moment (vrémianiks) ; ses autres membres constituaient les proches, l’entourage du tsar.

Que se passait-il quand le souverain se mariait ? Une nouvelle impératrice amenait au pouvoir une autre famille. Sur qui le prince aurait-il pu se reposer avec plus de confiance que sur les parens de sa femme ? Le débonnaire despote se laissait donc entourer de ses beau-père, beaux-frères, des oncles, neveux et cousins de son épouse. Partout, dans toutes les places, avec une âpreté facile à comprendre, ils se substituaient à l’ancien entourage. Un vrémia, un moment nouveau commençait. Un concours de fiancées était une sorte de loterie ; les parens de celle qui amenait le bon numéro devenaient par le seul effet de la chance, sans qu’il fût question d’intelligence ou de capacités, les maîtres de l’état. Le mariage du prince équivalait à une révolution, à un de nos renversemens de ministère. On conçoit de quelle haine devaient être animés les anciens vrémianiks contre ces hommes du moment qui les dépossédaient, contre cette fiancée, qui, rien qu’avec ses beaux yeux, venait les précipiter du pouvoir : haine féroce, implacable, mais