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mission, obtinrent que les jeunes vierges descendissent de leur gynécée, et déclarèrent à l’une d’elles, Marie, que sûrement elle serait leur impératrice. Marie fut envoyée à Constantinople pour être soumise, avec neuf autres beautés, à l’examen de l’empereur. Avant l’épreuve, elle avait proposé à ses rivales de s’engager par une promesse réciproque : celle qui serait choisie se souviendrait de ses compagnes et les marierait honorablement. Une seule, l’orgueilleuse Gérontéia, refusa ; ses espérances furent déçues. Alors Marie à son tour se présenta devant le prince avec toute sa famille, aïeule, père, mère, sœurs, oncles et tantes. Devenue l’impératrice, elle maria, l’une de ses sœurs à un patrice romain, l’autre au roi des Lombards, fît distribuer des charges à ses parens, et n’oublia pas ses rivales.

Or c’est la légende pieuse de Philarète le Charitable qui à Moscou, au XVe siècle, devient une réalité. Les récits de Paul Jove, de Francesco da Collo, d’Herberstein, concordent parfaitement : les documens tirés des archives apportent une confirmation et de nouveaux détails. En Russie comme à Byzance, les envoyés se répandent dans les provinces, munis non pas de la pantoufle de vair, mais des lettres patentes du souverain. Ils ont ordre de se faire montrer toutes les jeunes filles riches ou pauvres, nobles ou non nobles ; le tsar ne fait pas de distinction entre ses esclaves. Voici la teneur d’une circulaire rédigée en 1546 sous Ivan le Terrible ; nous citons l’exemplaire destiné à la province de Novgorod :


« De la part d’Ivan Vassiliévitch, grand-prince de toutes les Russies, à la ville de Novgorod-la-Grande, notre patrimoine, aux princes et enfans boïars habitant à cinquante et à deux cents verstes de Novgorod. J’ai envoyé N… et N…, et le les ai chargés d’examiner toutes les demoiselles vos filles, qui sont des fiancées pour nous. Quand cette lettre vous parviendra, ceux d’entre vous qui ont des filles non mariées partiront immédiatement avec elles pour Novgorod-la-Grande… Ceux d’entre vous qui cacheraient leurs filles et ne les amèneraient pas à nos boïars s’attireraient une grande disgrâce et un terrible châtiment. Faites circuler ma lettre entre vous, sans la garder même une heure dans vos mains. »


Après un premier triage exécuté par les envoyés du prince au chef-lieu de chaque province, les plus jolies étaient dirigées sur la capitale. Le premier tsar qui contracta mariage dans ces singulières conditions fut précisément le fils de la Grecque, Vassili Ivanovitch. Quinze cents jeunes filles furent amenées à Moscou de tous les points de la Russie, chacune accompagnée de sa famille. Qu’on se figure ces rudes et coûteux voyages dans un immense empire si dénué de routes, les longues angoisses des parens suspendus entre la crainte d’un humiliant échec et l’espoir suprême, les intrigues et les