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disparus, dispositions des appartemens impériaux, tentures, tapis, objets de toilette, instrumens de musique, il connaît tout. Ces deux volumes, de sept à huit cents pages chacun, sont le trésor des antiquités moscovites ; ils contribueront à soutenir le mouvement qui porte aujourd’hui les littérateurs russes, romanciers ou auteurs dramatiques, à restituer scrupuleusement sa couleur au passé. Si la Russie a son Walter Scott, — et tel roman historique, le Prince Sérébrany par exemple, rappelle l’auteur de Quentin Durward, — il apprendra chez M. Zabiéline de quel drap était fait le caftan d’un tsar, quelle forme avait la chaussure d’une tsarine ; il trouvera dans son livre le nom de l’ouvrier allemand qui sculpta leur premier fauteuil, le sujet des peintures à fresque qui décoraient tel salon du palais ; il saura à quelle heure se levaient Ivan IV et Michel Romanof, quels personnages ils recevaient avant leur déjeuner, dans quelle église ils entendaient la messe, combien il y avait de services à leur dîner.

Mais, si M. Zabiéline est un érudit exact, abondant, minutieux, il est en même temps un historien d’une sérieuse portée. A côté d’une longue description de costumes et de cérémonies, on se trouve tout à coup en présence de considérations originales sur le développement le plus intime de l’histoire russe, sur le rôle de la femme dans la société, la situation faite à l’art et à la littérature nationale par l’influence byzantine. Qu’une Sophie Alexiévna, qu’un Alexis Romanof, qu’un patriarche Nicon, se rencontrent sur son chemin, l’écrivain formulera sur eux un jugement ferme et en même temps motivé. Une véritable philosophie de l’histoire russe se déroule, dans les ouvrages de M. Zabiéline, parallèlement aux recherches archéologiques. Il travaille maintenant, dit-on, à deux autres livres sur la vie privée du clergé régulier et du clergé séculier, c’est-à-dire d’une très notable partie de la population moscovite. Peu d’écrivains seraient plus capables de mener à bien une œuvre qui reste. encore à faire, même depuis Polevoï, mais dont les matériaux s’amassent tous les jours : une histoire intime du peuple russe. Justement apprécié de ses compatriotes, M. Zabiéline est moins connu en Occident : pour le faire goûter, il faudrait le traduire, et quel traducteur ne reculerait devant une telle tâche ? Aujourd’hui j’essaierai, à la suite de cet excellent guide, de faire revivre devant le lecteur français la société russe du XVIe et du XVIIe siècle. Jet de l’initier aux mystères du gynécée impérial de Moscou. »


I

L’ancienne demeure des tsars a presque entièrement disparu ; ce qui en reste est en quelque sorte enclavé dans les constructions du