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ne l’être jamais malgré les Espagnols. II signa les décrets, et il envoya aux cortès un message d’abdication dont quelques termes ont paru discutables, mais qui a enlevé les suffrages de l’Europe par la noblesse et la hauteur des sentimens qui l’ont dicté.

La décision du roi fut approuvée de presque tout le monde, surtout de ceux qui en ont fait leur profit. Elle a été blâmée par quelques conservateurs et par quelques logiciens. Les uns ont dit que le roi n’avait pas le droit de déserter son poste ni d’abandonner une tâche volontairement acceptée, que, si lourde que soit une couronne, il n’est pas permis de la poser comme un chapeau qui gêne. D’autres ont relevé quelque contradiction dans sa conduite De deux choses l’une, disaient-ils, ou les décrets étaient justes, et il devait les signer, ou ils étaient injustes, et il devait leur refuser sa signature. Dans un cas comme dans l’autre, il était tenu de rester ; signer et partir, c’était commettre une faute compliquée d’une inconséquence. Dans certaines conjonctures, on agit d’instinct sans prendre le temps de réfléchir à tout. Le roi avait reçu un affront qui lui pesait sur le cœur ; son chagrin a détruit les dernières illusions qu’il pouvait conserver encore. Il a vu sa situation dans toute sa vérité. Il a compris que ceux qui l’avaient appelé au trône venaient de l’abandonner ou de le trahir, que les conservateurs ne tenaient à lui qu’à titre de pis-aller, que, dépourvu d’alliés sincères et dévoués, il était réduit à disputer misérablement sa couronne à la république ou aux carlistes, et sa tête aux balles des assassins, qu’au demeurant, après deux ans de règne, il était encore un étranger pour son peuple, que son palais était une solitude, et qu’un roi solitaire n’est pas un roi. Que dis-je ? il était dorénavant un prisonnier gardé à vue, et l’air commençait à lui manquer, il a mieux aimé s’en aller.

Les malheureux, a dit un poète, ne sont plus même suivis par leur ombre :

………A un desdichado
Aun no le signe su sombra.


Quand le duc d’Aoste quitta Madrid, il se trouva qu’on n’avait pas songé à lui donner une garde d’honneur et de sûreté. Il se trouva aussi que les membres de la commission désignée pour le reconduire jusqu’à la frontière furent la plupart retenus chez eux par quelque affaire pressante. Le président des cortès, M. Rivero, vint à la gare lui offrir ses services. Le roi n’avait rien à demander à M. Rivero, et M. Rivero ne devait pas garder longtemps sa présidence. Quelques heures plus tard, il en était dépossédé par un de ses amis intimes, homme de beaucoup d’esprit et de talent, ci-devant ministre des affaires étrangères.

En traversant la station d’Aranjuez, deux députés qui