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de journal que nous avons cité plus haut renferme à ce sujet une curieuse déclaration. « Toutes les fois, y est-il dit, que je causais tête à tête avec le maréchal Serrano, duc de la Torre (c’est le roi qui est censé parler), j’éprouvais un indicible malaise, parce qu’il me semblait que nous étions trois ; en effet, il y avait avec nous un second Serrano, qui se taisait, mais qui n’en pensait pas moins : c’était celui du duc de Montpensier, et je ne respirais que lorsqu’il était parti. Toutefois je lui dois cette justice, de déclarer qu’il ne m’avait point ménagé ses avertissemens quand on m’avait offert la couronne, et que tout s’est passé comme il l’avait prédit. »

Au surplus, les conservateurs lui promettaient leur appui efficace à des conditions que sa loyauté jugeait inacceptables. — Lorsque le roi déclara en arrivant à Madrid, nous disait l’un d’eux, qu’il maintiendrait la constitution, et crut gagner tous nos cœurs en nous affirmant que sa seule ambition était de se comporter en vrai roi constitutionnel, il nous fit frémir, car il ne pouvait rien dire qui nous parût plus inquiétant. Nous ne pouvions nous rallier à lui qu’à la condition qu’il nous promît d’être aussi peu constitutionnel que possible. Nous refusâmes d’abord de croire à tant de candeur ; nous pensions qu’il jouait un rôle, qu’il allait employer les premiers mois à s’orienter, à prendre langue, à nouer des intelligences, à visiter les casernes, et qu’un jour il déclarerait bien haut que désormais l’expérience était faite, qu’il entendait réformer une constitution incompatible avec la sécurité et la dignité de la couronne aussi bien qu’avec l’ordre public. Quand nous eûmes acquis la conviction de sa parfaite bonne foi, nous ressentîmes une sorte de stupeur, et nous l’avons laissé accomplir sa destinée. Il ne pouvait plus espérer de nous que le triste secours de notre indifférence ; nous l’avons regardé tomber en lui témoignant jusqu’au bout les égards qu’on peut attendre des indifférons qui ont quelque courtoisie. Il n’était pour nous que l’homme d’un parti, et ce parti l’a détrôné.

Tant de gens accommodent pour leur plus grand bien leur caractère à leurs intérêts qu’il est beau de voir un roi sacrifier ses intérêts à son caractère ; ce trait ne sera pas oublié par l’histoire. Si le roi Amédée hésita, ses incertitudes ne furent pas longues. Au mois de juin 1872, alors que son trône, battu par l’orage, faisait entendre de sourds craquemens, le maréchal Serrano prit l’engagement de le sauver, s’il consentait à la suspension provisoire des droits individuels et, comme mesure subséquente, à une réforme de la constitution qu’on eût fait agréer par les certes. Le roi, parait-il, accepta ; quelques heures plus tard, il reprenait son consentement, et on assure que le maréchal lui dit en se retirant ; « Votre majesté en a encore pour