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lui parlant, asséné de grands coups de poing sur la table, de s’être permis aussi de lui adresser des réprimandes cavalières ; — chose plus grave, on se plaignait qu’il eût altéré en plus d’une rencontre les instructions royales, sous prétexte que le roi ne savait pas l’espagnol. L’article se terminait par ces mots : « j’ai reconnu que bien des visages qui, vus à travers la Méditerranée, me semblaient loyaux et bienveillans, vus de plus près, étaient noirs comme des consciences de traîtres. »

Cette conclusion nous paraît excessive. Il y a des traîtres sans doute, mais il n’est pas moins vrai que certains procédés ressemblent à des trahisons et n’en sont pas. Beaucoup de radicaux se regardaient de bonne foi comme un conseil de famille chargé d’administrer la volonté du roi et de veiller à ce qu’il accomplît religieusement ce qu’ils tenaient pour ses devoirs. Ils se croyaient dans leur rôle en le traitant un peu cavalièrement, comme des tuteurs traitent leur pupille qui, oubliant sa situation, dispose de lui-même sans leur aveu. Ils pensaient agir pour son bien en portant des propositions aux chambres sans le consulter, et ils parlaient en hommes très convaincus lorsqu’ils lui disaient : « Si vous nous ôtez nos portefeuilles, vous retournerez en Italie. » On raconte que, le roi ayant changé son ministère, les ministres de la veille, qui devaient dîner au palais, se firent excuser dans l’après-midi, alléguant qu’ils étaient enrhumés. Qui ne sait que Madrid est la ville du monde où l’on s’enrhume le plus facilement ? Il passe aussi pour constant que le 30 janvier 1873 le congrès, pointilleux ce jour-là sur l’étiquette, et se plaignant que le roi lui eût manqué, faillit se transformer en convention et déclarer le trône vacant. Lorsqu’on ne croit pas au droit divin, on est moins maître de son humeur, et de tels incidens se produiront toujours dans une monarchie fondée par des démocrates. Un prince qui n’est que la meilleure des républiques ne peut compter que sur une politesse républicaine et provisoire comme lui.

Quelques-uns des conseillers intimes du roi lui ont représenté qu’il devait se mettre hors de page, briser hardiment sa chaîne et chercher son point d’appui dans les partis conservateurs. Le roi Amédée s’est demandé s’il suivrait ces avis ; il a éprouvé des hésitations qui ont été la vraie croix de son règne ; — il est triste d’en être réduit à choisir entre deux inquiétudes et deux dangers. Les conservateurs lui offraient sans doute cet avantage, qu’il pouvait trouver parmi eux de sincères et chauds partisans de la monarchie ; mais le duc d’Aoste n’avait point été l’homme de leur choix, et ils demeuraient fidèles à leurs préférences et à leurs regrets. Aussi inspiraient-ils au jeune souverain une invincible défiance. L’article