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comptent dans leurs rangs beaucoup d’hommes capables et d’esprit politique ; une notable partie du haut et du petit commerce, de l’industrie, de la banque, est à eux ; ils disposent de généraux qui leur répondent de plus d’un régiment. Ce parti, qui est un produit du siècle, représente à merveille les dispositions et les sentimens d’une certaine bourgeoisie, non-seulement en Espagne, mais dans toute l’Europe. Très sceptiques à l’endroit des doctrines et de la théorie du gouvernement, libéraux par instinct, mais n’ayant d’autre principe que l’utilité publique et privée, n’agréant occasionnellement la monarchie que pour la garantie qu’elle procure à certains intérêts, et se réservant toujours le bénéfice d’inventaire, les radicaux sont des républicains de mœurs plus que d’idées, qui avaient jugé en 1869 que les Espagnols n’étaient pas mûrs pour la république, qu’au surplus il serait difficile de la faire agréer par l’Europe, à moins qu’on ne la déguisât, et il leur avait paru qu’un prince de la maison de Savoie serait la meilleure de toutes les républiques déguisées. « Vous avez résolu, leur disait un jour M. Castelar, d’étonner l’Europe par votre sagesse, et c’est pour cela qu’après une régence provisoire vous vous accommodez d’un monarque également provisoire. » Il ajoutait : « Ce que vous voulez aussi, c’est un roi qui soit à vous, qui représente les intérêts particuliers et la domination de votre parti. »

Il n’est pas besoin de beaucoup d’art pour concilier ses principes et son ambition. Les radicaux se considéraient à juste titre comme les vrais représentans de la révolution de septembre, et ils en concluaient que la nouvelle royauté ne serait digne de vivre qu’aussi longtemps qu’elle demeurerait fidèle à leur programme et soucieuse de leur complaire. Ils prêtaient au duc d’Aoste l’antique serment des Aragonais : « nous qui valons autant que vous et qui réunis pouvons plus que vous, nous vous élisons roi à la condition que vous maintiendrez nos droits, y si no, no. » C’était dire : N’oubliez jamais que nous représentons la révolution qui vous a fait roi ; nous devant tout, il vous sera permis de régner tant que vous nous permettrez de gouverner.

Quelques semaines après l’abdication du roi Amédée, il parut dans une feuille italienne un remarquable article où l’on a cru démêler de hautes inspirations. « Si j’avais eu l’honneur, écrivait l’anonyme, d’être roi d’Espagne depuis le mois de janvier 1871 jusqu’au mois de février 1873, et que j’eusse tenu un journal de mon règne, voici ce que j’y aurais consigné. » Ce journal supposé était un vrai réquisitoire contre les hommes à qui le roi avait eu affaire. On y accusait le dernier président du conseil, M. Ruiz Zorrilla, de lui avoir manqué de respect, et par exemple d’avoir plus d’une fois, en