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cher. » Et le général posa sa main droite sur la poitrine de son interlocuteur, geste qui lui était familier quand il voulait abréger une conversation. Quelques jours phis tard, il disait à l’un de ses amis qui partait pour Florence : « Quand le roi sera venu, le dernier mot sera dit. Nous ferons rentrer dans leur cabanon tous ces fous qui confondent le progrès avec le désordre, la liberté avec la licence. Vive le roi ! et dès qu’il sera ici, malheur à celui qui se permettrait de lui manquer [1]. »

Le 26 décembre, le vaisseau qui apportait un souverain à l’Espagne prit la mer ; elle ne lui fut pas complaisante, elle était houleuse et colère. Le duc d’Aoste ne se grisait point de sa nouvelle fortune, il envisageait l’avenir avec plus de calme résolution que de confiance. Dans son dernier entretien avec un des plus habiles ministres de son pays, il s’était exprimé sans détour sur les difficultés qu’il pressentait. « Ne tenez pas trop à votre couronne, lui avait répondu M. Visconti-Venosta ; quand les Espagnols vous verront le pied à l’étrier, ils vous retiendront. » Cela supposait que le duc d’Aoste saurait se rendre nécessaire ; un prince qui menace son peuple de lui fausser compagnie doit être certain que sa menace ne sera pas considérée comme une promesse. Si le jeune roi se faisait peu d’illusions, plusieurs des Espagnols qui l’entouraient s’en faisaient beaucoup. Ils voyaient déjà la nation se rallier tout entière autour de son nouveau souverain, les mécontens et les pervers tenus en respect, les partis désarmant, une ère de bonheur et de sage liberté s’ouvrant pour l’Espagne transformée. Hélas ! lorsque ce vaisseau chargé d’espérances et de bonnes intentions jeta l’ancre dans le port de Carthagène, une sinistre nouvelle l’y attendait. Le général Prim, le faiseur de rois, le Warwick espagnol, n’avait plus qu’un souffle de vie. Comme il sortait du congrès, quelques misérables, introduisant par la portière de sa voiture la gueule de leurs espingoles, avaient tiré sur lui à bout portant. On rapporte que l’un d’eux s’était écrié : « Nous reconnais-tu ? Voilà ce que nous t’avions promis. » Les lèvres qui avaient appelé au trône d’Espagne un prince italien, et qui lui ménageaient des conseils et peut-être des ordres, avaient prononcé leur dernière parole. Quand le duc d’Aoste entra dans Madrid par un jour froid et neigeux, sa première visite fut pour un mort, son premier entretien fut avec un cadavre.

Bientôt après il recevait de la destinée, si la chronique madrilègne fait foi, un autre avertissement, moins lugubre, mais presque aussi instructif. Lorsqu’il reçut pour la première fois les autorités de Madrid et les corps de l’état, il avait à ses côtés un général

  1. Memorias de un constituyente, p. 96 et 102.