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reprochait à l’empereur d’avoir trop agrandi la maison de Savoie et de l’avoir mise en état de tout oser. Une république espagnole était un exemple dangereux ; mais de toutes les éventualités possibles, celle qui paraissait la plus désagréable était l’avènement du duc de Montpensier : à tort ou à raison, on y voyait un péril pour les intérêts dynastiques. La seule chose qui convînt à la politique impériale était la restauration impossible de la reine Isabelle, qu’on ne pouvait songer à demander. Aussi, tout en déclarant hautement qu’on n’entendait point s’ingérer dans les affaires de la Péninsule, qu’on respecterait son droit de régler à son gré ses destinées, on répondait à toutes les questions par des fins de non-recevoir, et on affectait un air de réserve silencieuse où perçait l’humeur, et qui ressemblait à une neutralité malveillante.

Il y avait alors à Madrid un de ces hommes pleins de bonnes intentions, mais d’un esprit inquiet, d’une imagination remuante et toujours en travail, qui, féconds en projets, s’agitent sans relâche, obscurs artisans que la destinée charge quelquefois de fabriquer les plus grands événemens. Infatigables, industrieux, ne plaignant jamais leurs pas, ni leurs peines, assurés de la droiture de leurs desseins, trop pleins de leur idée pour en discerner les conséquences, ils sont nés pour être le plus innocemment du monde des ouvriers en catastrophes. M. Salazar y Mazarredo s’était si bien remué au Pérou, qu’un beau matin l’Espagne s’était trouvée, grâce à lui, en possession des îles Chinchas et engagée dans un méchant imbroglio, d’où elle eut quelque peine à sortir. On assure que le spirituel ministre des affaires étrangères, qui fut chargé de débrouiller cet écheveau, avait dit, en semonçant l’activité tracassière de son agent : « Rien n’est plus dangereux que les hommes qui ne mettent jamais leurs pantoufles. » M. Salazar n’avait pas réussi à déchaîner une tempête sur l’Océan-Pacifique ; il devait réussir à mettre l’Europe en feu. Voyant son pays en quête d’un souverain, il se piqua de lui en donner un, et il publia une brochure destinée à prouver que le prince Léopold de Hohenzollern réunissait toutes les conditions pour être un excellent roi d’Espagne. Cette brochure fut peu remarquée ; mais après le refus du duc de Gênes, quand le général Prim se trouvait à bout de voie, on lui parla et de l’opuscule et de son auteur, qui fut mandé. Il offrit incontinent ses services, et partit de son pied léger pour négocier avec la famille de Hohenzollern et le cabinet de Berlin. Ses ouvertures furent d’abord ou repoussées ou froidement reçues ; l’heure de les accepter n’avait pas encore sonné.

On a reproché à l’ambassadeur de France à Madrid, le baron Mercier de Lostende, de n’avoir rien su, et de n’avoir rien fait,