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chambre se passait également dans le pays, que beaucoup de bourboniens se plaisaient à croire que le général Prirn désirait donner au prince Alphonse le temps de grandir, que plus d’un montpensiériste le croyait occupé à combattre les répugnances du parti radical pour leur candidat, que beaucoup de républicains mêmes s’obstinaient à espérer leur salut de l’ennemi qui les avait si rudement traqués et à voir en lui le messie de la république. Ce n’est pas le fait d’un homme ordinaire de jeter ainsi un charme sur tout un peuple et de le tenir suspendu à des lèvres, qui ne parlent pas.

Toutefois il ne faut pas attribuer aux hommes d’état trop de profondeur dans les desseins. Leur liberté d’action est plus bornée qu’on ne pense ; les plus habiles font ce qu’ils peuvent, et ce qu’ils peuvent est souvent peu de chose. Pendant que l’Espagne tout entière s’occupait de deviner le sphinx, il cherchait lui-même son propre secret. Son silence témoignait de ses embarras plus encore que de sa dissimulation. Les cortès avaient en vain décrété le rétablissement de la monarchie ; don Juan Prim ne trouvait pas son prince. Il avait offert la couronne au père du roi de Portugal. N’ayant pu vaincre ses résistances, il s’était tourné vers l’Italie, et il cherchait vainement à obtenir que le roi Victor-Emmanuel lui donnât son neveu, le duc de Gênes. Il est vrai qu’on avait sous la main un candidat de bonne volonté, dont l’acceptation était certaine ; mais on désespérait de le rendre acceptable. Quoiqu’il offrît les plus sérieux avantages, quoiqu’il fût soutenu par de hautes influences, il se heurtait contre une sorte de défaveur publique, où l’instinct tenait plus de place que le raisonnement. Il avait trois choses contre lui : il était étranger, il était Bourbon et il était impopulaire. « Mon ami M. Navarre, avait dit le 14 juin 1869 M. Castelar, nous assure que dans l’état des choses l’unique solution possible est le duc de Montpensier. Toutes les fois que j’entends prononcer ce nom, je me souviens d’une rubrique très employée dans les universités. Quand nous avons refusé quelque candidat au grade du doctorat, nous en prévenons l’huissier, qui sort et va le trouver en lui disant : — Votre grâce est un homme de grand mérite, mais j’ai le chagrin de vous annoncer que vous ne plaisez pas à ces messieurs. — Eh bien, messieurs les députés, il y a ici soixante-dix ou quatre-vingts républicains, qui tous voteront contre le duc de Montpensier. Il y a ici cent représentans du parti progressiste que les engagemens contractés par eux avec leurs électeurs obligent à voter contre le duc de Montpensier. Il y a ici trente démocrates qui, autorisés par leur conscience, ont fait de grandes concessions, mais qui n’iront pas plus loin et voteront comme un seul homme contre le duc de