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notre honorable président du conseil ; je ne veux pas enfermer 80,000 hommes, c’est une opération trop compliquée. Je me contenterais de mettre en chartre privée un seul homme, qui serait don Juan Prim. Que sa seigneurie consente à s’emprisonner quelque temps dans l’hôtel de la présidence et qu’elle m’en remette la clé ; mais qu’elle s’enferme seule, sans recevoir personne, sans qu’il se tienne chez elle aucun conciliabule, aucune séance préparatoire et secrète, de telle sorte que nous n’entendions plus dire ici : Prenez garde, vous allez me perdre ! — ou : S’il en est ainsi, je renonce à tout ! — ou encore : C’en est fait, je m’en vais. Si sa seigneurie daigne se prêter à cet essai, j’ose lui affirmer qu’avant peu de jours il n’y aura plus de majorité dans cette chambre. » Le général se gardait bien de se laisser enfermer, et grâce à ses avertissemens, à ses menaces, à ses réticences, cette majorité, composée de gens qui ne s’entendaient et ne s’aimaient guère, persistait à demeurer unie, spectacle peu commun en Espagne.

La minorité républicaine, soumise à une sévère discipline, gouvernée par un savant tacticien, M. Figueras, par un sectaire convaincu, M. Pi y Margall, par le plus brillant orateur de la chambre, M. Castelar, travaillait sans y réussir à brouiller les cartes, à semer la zizanie chez l’ennemi ; — la politique de conciliation prévalait contre ses efforts. Tantôt elle demandait aux conservateurs quelle confiance pouvait leur inspirer un homme sans principes, indifférent à toutes les doctrines, dont la politique consistait à n’en point avoir. Tantôt elle dénonçait la perfide habileté avec laquelle le général Prim avait su écarter tous ceux de ses collègues qui pouvaient contre-balancer son influence ou traverser ses projets, reléguant le duc de la Torre dans les honneurs d’une inactive régence, M. Olozaga dans son ambassade de Paris, ou dépossédant M. Rivero de la présidence de la chambre par l’amorce d’un portefeuille. Tantôt elle adressait de pathétiques appels aux radicaux, elle ouvrait ses bras à ces infidèles en les accablant des plus tendres reproches, elle les conjurait, au nom de leurs communs principes, de revenir enfin à leurs alliés naturels. Ces dénonciations comme ces appels n’étaient point entendus, ou du moins on n’y répondait pas. Le général tenait école de silence, il semblait que l’Espagne apprît à se taire.

Cette situation fut retracée d’une façon piquante dans un discours prononcé par M. Castelar le 12 mars 1870, et empreint de cet enjouement, de cette grâce charmante qui tempère si heureusement les splendeurs un peu asiatiques de son éloquence. « Observez, messieurs, disait-il, ce qui se passe dans cette chambre. Personne n’y parle, personne ne se hasarde à y discuter la politique générale du gouvernement. Supposez qu’il me vînt à l’esprit de contraindre à parler tous les chefs des divers groupes dont se compose la