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donner quelque solidité à l’établissement provisoire qu’on avait formé. Le 18 juin 1869, les cortès proclamèrent régent du royaume le maréchal Serrano, duc de la Torre, chef de l’union libérale. Du même coup, don Juan Prim, chef du progressisme militant, devenait président d’un ministère de conciliation, où les démocrates dominèrent bientôt. Ainsi furent partagés le pouvoir et les honneurs entre les principaux coalisés. La part des républicains fut de se plaindre, de protester et d’attendre.

Ce n’était pas un homme ordinaire que le régent du royaume. Il avait joué un rôle considérable dans les récentes péripéties de l’histoire de son pays. On pouvait relever dans sa vie plus d’un acte contestable ; mais ses ennemis mêmes étaient forcés de convenir que personne n’était plus propre que lui à la haute dignité dont on l’avait revêtu. Bien qu’il ne fût pas très populaire, on lui pardonnait beaucoup de choses en faveur de ses actions d’éclat. Type du courage infatigable que les occasions bonnes ou mauvaises trouvent toujours prêt et qui fait toujours au-delà de son devoir, il avait servi avec la même vigueur la couronne et ses ennemis. Il venait de détruire sur les bords du Guadalquivir la seule armée qui pût tenir tête à la révolution, et deux ans auparavant il avait prodigué sa vie pour sauver la reine et le trône ; — on l’avait vu dans une fameuse journée forcer les portes d’une caserne en révolte, y désarmer l’émeute par l’ascendant de sa parole et l’intrépidité de son regard. L’Espagne désirait faire bonne figure pendant l’intérim auquel la condamnait l’embarras de trouver un souverain ; elle tenait à prouver à l’Europe qu’elle était une bonne maison, où les princes les mieux nés pouvaient entrer sans se compromettre. Le maréchal possédait toutes les qualités requises pour représenter dignement la nation ; plus d’un roi légitime aurait envié la prestance de ce vice-roi et sa rondeur militaire fourrée de finesse andalouse. Un proverbe espagnol dit que tel homme qui est un lion pour attaquer est un chien pour se défendre. Sans appliquer cet adage au duc de la Torre, on a remarqué cependant qu’il a toujours montré plus de talent, plus d’industrie pour conquérir que pour conserver, que, plein d’ardeur et de ressources dans la conduite de ses entreprises, il en a compromis le succès par de fâcheux oublis et de subites indolences. En 1843, il s’est employé activement à renverser le duc de la Victoire, et c’est le général Narvaez qui a profité de ses efforts. En 1854, il a travaillé sans le vouloir à la grandeur d’O’Donnell. Il semblait que sa mauvaise étoile s’était enfin démentie ; la révolution de septembre venait de le porter au premier rang. Il en avait du moins les honneurs ; mais la réalité du pouvoir, la conduite effective des affaires appartenait au président du conseil. Cet ambitieux d’une