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tourbillons de bandes barbares, Tourkmenes, Yomoudes, Imrals et autres errant en armes dans le khanat, ce n’était pas là sans doute le plus grand embarras de l’expédition, La question était d’arriver sans mourir en route de faim, de soif, ou par les maladies. Le détachement du Caucase, de son côté, avait à faire une marche longue et pénible à travers les contrées désertes, presque absolument privées d’eau, qui séparent les côtes de la mer Caspienne des frontières de Khiva. Le détachement du Turkestan, avec lequel marchait le chef de l’expédition, ne rencontrait pas moins d’obstacles à partir de Tachkend, en s’avançant sur le Syr-Daria. « La difficulté de ma tâche, écrivait le général Kaufmann lui-même dès le début, consiste en ce que, pendant deux mois et demi, je ne puis absolument compter sur aucun ravitaillement de vivres et de fourrages, » La colonne russe était obligée de traîner après elle près de 7,000 chameaux pour ses approvisionnemens. On avait à traverser des steppes immenses, dont l’une, la steppe dite « de la faim, » aboutit à des montagnes entre lesquelles s’ouvre une issue qui garde encore le nom de « porte de Tamerlan, » Pendant cette longue et difficile marche, les Russes avaient à subir, avec les privations les plus dures, des ouragans violens, bientôt des chaleurs accablantes. On était parti en mars, ce n’est que vers la fin de mai qu’on se rapprochait de l’Amou-Daria, de Khiva, et le général Vereuvkine, arrivant le premier, sachant d’ailleurs que le général Kaufmann, de son côté, n’était plus qu’à une petite distance, se disposait à l’attaque de la ville. Dès ce moment, les difficultés les plus graves étaient vaincues, puisque les Russes, chassant devant eux les bandes qu’ils rencontraient, tenaient maintenant l’ennemi sous leur canon, et pouvaient le saisir dans son dernier asile. Il y avait cependant une certains résistance, un combat assez vif où les Russes faisaient quelques pertes et où le général Vereuvkine lui-même était blessé. Les bandes de Tourkmenes, de Yomoudes, qui s’étaient réfugiées dans la ville et qui la remplissaient de leur fanatisme guerrier, tentaient un dernier effort, puis elles se jetaient dans les campagnes ; le khan lui-même, effrayé ou entraîné par ses turbulens soldats, abandonnait un moment Khiva, et aussitôt une députation se hâtait d’aller rendre la ville au général Kaufmann, en le suppliant de suspendre les hostilités. C’est ce qui fut fait. Les négociations ne furent ni bien longues ni bien compliquées. Le général Kaufmann exigeait toutefois que le khan vînt à sa rencontre, et le prince khivien ne se fit pas beaucoup prier pour rentrer dans sa capitale, après s’être porté au-devant du représentant du tsar. Dès lors la soumission de cet étrange souverain et la prise de possession de la ville s’accomplissaient du même coup. Les Russes entraient en victorieux à Khiva, et la Russie comptait un vassal de plus.

Il avait fallu deux mois et demi pour arriver à cette région de l’Asie, jusque-là inaccessible, il fallait un ou deux jours pour s’emparer d’une ville médiocrement défendue par des forces barbares et indisciplinées.