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les lois fédérales passeront avant les lois des états particuliers. M. de Bismarck a transformé le système économique de la Prusse en effaçant les derniers vestiges des corporations; il éluda ainsi, à l’aide du Reichstag, la résistance des conservateurs prussiens cantonnés dans la chambre des seigneurs. Plus tard, il s’est attaqué directement à celle-ci, et l’on sait qu’il a dû recourir à un subterfuge légal pour lui faire accepter la loi sur les cercles. Que ce soit une réforme depuis longtemps réclamée par l’opinion et conforme à l’esprit du temps, nul n’y contredira; mais il paraît qu’elle n’était pas désirée par les paysans, et il est certain qu’elle a mécontenté cette aristocratie campagnarde si laborieuse, si dévouée au roi, si honnête, et qui fournit à l’état, dans l’administration et dans l’armée, ses meilleurs serviteurs. Sans doute il est séduisant de marcher dans les voies du progrès, et partout en Prusse on répète avec orgueil que bientôt l’on sera débarrassé des débris du moyen âge. Hélas! il y a longtemps que ces débris n’encombrent plus notre route, et nous n’y marchons pas d’un pas plus sûr. N’est-il pas permis de penser que la Prusse a dû précisément sa fortune présente à quelques-uns de ces vieux abus et à cette forte organisation hiérarchique de la société, qui a conservé chez elle l’esprit de discipline et l’habitude du respect? Voici que déjà les révolutionnaires applaudissent à ces réformes; faites au nom de la raison pure, elles plaisent aux sectateurs de l’idée. « La constitution des cercles et la chambre des seigneurs étaient, dit le Journal démocratique, les dernières forteresses qui restassent à la monarchie. Qu’elles tombent, et leurs ruines enseveliront tout le système! » — « Le vieux monde s’en va, dit le Nouveau Démocrate socialiste. Allons! faisons flotter plus haut notre bannière rouge ! » On dit que des mains adroites placent ces articles sous les yeux du vieil empereur. Les conservateurs qui l’entourent s’efforcent de réveiller ses terreurs bien connues. On ajoute même que les applaudissemens recueillis par la politique de M. de Bismarck parmi les représentans de la révolution cosmopolite le font, à l’heure qu’il est, beaucoup réfléchir.

Une autre cause, plus forte que la politique, vient encore troubler la société allemande. C’est le développement de la richesse publique. L’Allemagne, restée pauvre si longtemps, n’était point préparée, comme la France ou l’Angleterre, à ce phénomène redoutable; il y a produit des effets singuliers que M. Bamberger signale dans son livre. La petite noblesse, les employés, les universitaires, tout ce monde laborieux et pauvre, habitué à la considération publique et fier de son influence, a vu d’un mauvais œil naître la puissance nouvelle des enrichis. Ils ne comprennent rien à la transformation qui s’opère, parce qu’ils sont étrangers à la vie pratique. Ils croient encore qu’un individu ou bien une société ne peut prospérer