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triche aux prises avec la France, parce que l’unité de l’Italie sera le commencement de l’unité allemande. Au milieu du découragement qu’il éprouvait, en 1864, à voir que le succès ne répondait point à ses illusions, une espérance le soutenait : il annonçait que de grands événemens allaient s’accomplir, et, comme cet agitateur de génie voyait clair dans la politique de M. de Bismarck, il prédisait qu’avant deux ans celui-ci imposerait à l’Allemagne le suffrage universel. Singulière destinée que celle de M. de Bismarck ! le légitimiste intolérant, le junker provocateur, qui scandalisait la Prusse de 1850 par la fureur de ses passions réactionnaires, s’est rencontré en communauté d’idées avec les révolutionnaires les plus ardens. Au fond du cœur, tous lui rendent l’hommage que reçut un jour la mémoire de Richelieu dans la convention nationale. C’est que les destructeurs applaudissent toujours à la destruction, et que la révolution ne méconnaît jamais les siens, fussent-ils assis sur les marches d’un trône. De deux façons, l’unification a servi les projets des socialistes. Faite par la force et la ruse, elle a brusquement interrompu les traditions historiques de l’Allemagne, encouragé la hardiesse des rêveurs et prouvé l’efficacité des coups demain bien préparés. Enfin le théâtre de l’action s’est élargi pour les meneurs du parti. Aux élections de 1866, six d’entre eux sont arrivés au Reichstag. Il est vrai que deux seulement ont eu cette fortune en 1871 ; mais personne ne doute qu’ils ne reconquièrent l’an prochain le terrain perdu, car les élections ne se feront plus, comme les premières, dans l’enivrement de la victoire. Depuis longtemps, ils se préparent à la lutte; leurs candidats sont choisis, leurs émissaires colportent partout leurs programmes : suppression des armées permanentes, armement universel de la nation, etc. Ils savent bien qu’ils ne deviendront point les maîtres du premier coup, car « le suffrage universel, dit Liebknecht, ne peut être qu’un instrument de despotisme dans un état monarchique; » mais il ajoute que « les députés du peuple iront au Reichstag pour parler, par-dessus la tête de ce pseudo-parlement, au peuple, qui les entend! »

Quelque dédain qu’affectent les journaux socialistes pour les réformes politiques entreprises par M. de Bismarck dans l’état prussien, ils ne peuvent dissimuler qu’ils s’en réjouissent. La monarchie prussienne fait en ce moment une évolution très hardie. En 1866, elle ne ressemblait à aucun autre pays d’Europe. Le développement de son industrie et de son agriculture, la prospérité de ses écoles, étaient d’un état moderne; mais son régime économique et administratif rappelait l’état féodal. Les lecteurs de la Revue n’ont point oublié l’exact et pittoresque tableau qu’a tracé M. Cherbuliez de cette constitution originale. Depuis six ans, elle disparaît pièce à pièce, à l’aide d’un simple article du pacte de 1866, disposant que