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Bismarck, soit qu’il eût des raisons moins honorables de ménager le ministre’ prussien, Schweitzer publia en 1865 une série d’articles où il adjurait M. de Bismarck de reprendre « par le fer et par le sang » la politique de Frédéric. « La diète et l’Autriche, disait-il en terminant, les moyens et les petits états sont absolument impuissans dans la question allemande; deux facteurs seuls sont encore capables d’agir, la Prusse et la nation, la baïonnette prussienne ou le poing du prolétaire. » L’accusation de corruption ne se fit point attendre. On savait M. de Bismarck disposé à chercher un appui dans la classe ouvrière contre la bourgeoisie raisonneuse et libérale. Il avait, l’année précédente, introduit auprès du roi une députation des tisserands de Silésie, et les journaux officieux s’étaient à ce propos fort emportés contre la tyrannie des patrons. M. de Bismarck lui-même avait, du haut de la tribune, laissé tomber cette parole : « souvenez-vous que les rois de Prusse ont toujours été les rois des pauvres! » Le langage du président de la ligue générale semblait dénoncer un complice du ministre, et les « honnêtes gens » firent une rude guerre au « socialiste impérial. » Quand il eut succombé, abandonné par les siens mêmes, et rayé des listes de la ligue générale, ils ne se départirent pas de leur défiance. Ils accusent leurs rivaux d’avoir choisi Berlin comme capitale de l’association, afin d’y être placés sous la main du maître, et d’y servir d’épouvantail aux bourgeois des chambres prussiennes et du Reichstag. Ils leur imputent les tapages de rue, et, par allusion aux émeutiers qui ont troublé les boulevards de Paris à la fin de l’empire, les appellent les « blouses blanches de Berlin. » Cependant la ligue n’est point à court de riposte. Elle reproche aux démocrates socialistes d’avoir jeté la division parmi les ouvriers au profit de la bourgeoisie, et d’être en même temps les agens du roi de Hanovre et de l’électeur détrôné de Hesse. On a plusieurs fois essayé de réconcilier ces frères ennemis. Nous avons vu au mois dernier à Francfort, dans une réunion de démocrates socialistes, où des membres de la ligue étaient venus mettre le désordre, un ouvrier se jeter entre les deux camps et s’écrier : « Pendant que vous vous disputez, les bourgeois se font servir d’excellens dîners au Jardin des Palmiers ! » Le conciliateur fut très applaudi, et l’évocation de l’ennemi commun ramena le calme dans les esprits; mais la polémique engagée entre les meneurs dans l’Etat populaire et le Nouveau Démocrate socialiste est si violente et si injurieuse qu’elle a empêché jusqu’ici tout accommodement définitif.

Il serait intéressant, mais il n’est pas facile de déterminer par des chiffres exacts la force relative des deux fractions socialistes. La guerre et le mécontentement causé par la conduite de Schweitzer semblèrent avoir porté un coup mortel à la ligue générale, et ses