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France vaincue porte dans son sein : de fausses théories, répandues à profusion, menacent de diviser la société allemande en deux classes irréconciliables. C’est, au milieu des joies du triomphe, un sujet d’anxiété pour leurs hommes politiques, et nous avons maintes fois recueilli en Allemagne cette opinion, que la question sociale y est plus redoutable qu’en France. Des citations de journaux ne suffiraient point à expliquer de telles craintes, car la violence du langage n’est point une preuve de force : il faut donc essayer de retracer l’organisation du parti, et de dénombrer l’armée qui marche derrière les meneurs dont nous connaissons les doctrines.

Au premier abord, il ne semble pas qu’il y ait lieu de tant s’alarmer. En effet, les associations que les socialistes de la chaire et les socialistes révolutionnaires s’efforcent à l’envi de développer ne sont parvenues jusqu’ici qu’à une médiocre prospérité. Celles de MM. Hirsch et Dunker comptaient 30,000 membres en 1863, elles n’en ont plus que 20,000 aujourd’hui, et cette décadence était signalée dès les premiers mois de l’année 1870 : or les deux fondateurs considèrent les associations comme le point de départ obligé de toute la réforme sociale. Les révolutionnaires qui voudraient en faire des « bataillons d’exercice » n’ont point encore trouvé le nerf de la guerre, c’est-à-dire l’argent, La plus puissante des associations allemandes est celle des « travailleurs de métaux, » qui ne compte que 4,000 ou 5,000 membres, c’est-à-dire la petite minorité des ouvriers de cette profession; encore ne paraissent-ils pas très zélés à remplir leurs devoirs : les cotisations sont levées avec difficulté, et le conseil général reprochait naguère à ceux qui l’avaient élu de manquer « de sérieux et de zèle pour la cause. » Les prêts d’une association à une autre sont une opération très hasardée. Pendant la grève de Waldenburg, les « travailleurs d’or et d’argent » avaient avancé aux mineurs une somme assez considérable : depuis ils l’ont vainement réclamée. Ces questions pécuniaires ont plus d’une fois troublé les réunions socialistes. Quelle différence avec les trades-unions d’Angleterre, qui doivent précisément leur puissance à leur solidité financière !

La division des socialistes en deux fractions ennemies est d’ailleurs un très sérieux obstacle au développement des associations. Dans la guerre commune qu’elles font à l’état, elles se défient l’une de l’autre, s’accusent de trahison, et, disons le mot, se soupçonnent mutuellement d’être à la solde de quelqu’un. Les démocrates socialistes sont les plus ombrageux. Ils se nomment eux-mêmes « les honnêtes gens » par opposition à leurs adversaires. Quand ils se sont séparés de la « ligue générale, » celle-ci était dirigée par l’avocat Schweitzer, le second successeur de Lassalle. Soit qu’il fût séduit comme patriote et comme révolutionnaire par la politique de M. de