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faits à Genappe, petite ville du Brabant méridional, entre les années 1456 et 1461, par les seigneurs de la cour du dauphin Louis, depuis Louis XI, qui s’était retiré auprès du duc de Bourgogne à la suite de sa révolte contre son père Charles VII. C’est encore d’une cour princière, la cour de Marguerite de Valois, reine de Navarre, qu’est sorti l’Heptaméron, une sorte de contrefaçon du Décaméron de Boccace, et qui offre, sous une forme parfois un peu lourde et pédantesque, « le recueil des mauvais tours que les femmes ont joués aux pauvres hommes. » Bonaventure Despériers, valet de chambre de Marguerite, Noël du Faill, conseiller au parlement de Rennes, François Béroald, sieur de Verville, et chanoine de Saini-Gatien de Tours, Guillaume Bouchet [1], libraire à Poitiers et juge-consul des marchands de cette ville, Thomas Sébilet, avocat au parlement de Paris, tiennent le premier rang parmi les conteurs du XVIe siècle. Par un singulier contraste entre leurs fonctions et leurs œuvres, ils forment au-dessous de Rabelais, leur maître à tous, un cénacle de graves magistrats et d’hommes d’église qui se livrent, comme des basochiens en goguette, à des joyeusetés sans vergogne. C’est en effet le caractère propre des écrivains de la renaissance de faire marcher de front les études sérieuses et les propos facétieux. Quand on trouve par exemple dans Bonaventure Despériers le conte du Curé de Brou et de son évêque, dans Béroald de Verville les scandaleux récits qui émaillent le Moyen de parvenir, on se demande comment les catholiques du XVIe siècle, si profondément attachés à leurs croyances, pouvaient lire sans en être scandalisés des baliverneries aussi peu édifiantes, et comment des chanoines ont pu les écrire. Au moyen âge comme à l’époque de la renaissance, cette contradiction éclate partout. Les mêmes hommes qui faisaient leurs délices des moqueries dirigées contre le clergé, les papelards et les nonnains, étaient les premiers à demander que les huguenots fussent impitoyablement poursuivis. S’il ne leur déplaisait pas de voir attaquer les moines, il leur plaisait encore plus de voir briller les hérétiques. Ils étaient à la fois anti-cléricaux et intolérans, et l’on ne s’expliquerait pas un pareil fait, si la sottise humaine n’était pas là pour rendre raison de tout.

Lorsque les hommes qui étaient restés au giron de l’église, et ceux même qui vivaient de ses bénéfices et de ses dîmes, poussaient

  1. Au milieu de divagations bizarres, Bouchot rencontre parfois des idées très justes. Quand nous faisons à Rousseau l’honneur d’avoir le premier demandé aux mères de nourrir leurs enfans, nous oublions que Bouchet avait émis la même idée dans le chapitre XXIV des Sérées, intitulé des Nourrices, où il est dit « qu’oster aux mères leurs enfans pour les donner à d’autres nourrices, ne peut estre autrement appelé que faire un contre-tempérament à la nature. »