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s’il veut dire la messe, il sera obligé de prendre la robe ou la chemise de sa prêtresse. — Bien pensé, dit Renart. — Les deux aventuriers partent pour la foire, et Renart mystifie les marchands comme il avait mystifié son compère.

Le roman se déroule ainsi à travers des péripéties grotesques, triviales ou cyniques; mais au milieu de cet imbroglio barbare il est toujours facile de suivre ce qu’on appellerait aujourd’hui l’idée politique et sociale qui domine l’œuvre tout entière, c’est-à-dire la protestation des déshérités de la roture contre les classes privilégiées. Celles-ci du reste n’en prenaient point ombrage, et Renart était admis partout; les sculpteurs le représentaient en compagnie des saints sur la façade des églises, et l’on trouvait plus souvent son image dans la chambre à coucher des moines que celle de la vierge Marie :

En leurs moustiers ne font pas faire
Sitost l’image nostre Dame,
Comme font Renart et sa femme,
En leurs chambres où ils repensent,


dit Gauthier de Coincy, religieux bénédictin de Saint-Médard de Soissons, qui vivait au XIIIe siècle. Aujourd’hui Renart se voit encore sur les magnifiques stalles de la cathédrale d’Amiens, prêchant un auditoire de poules qui l’écoutent le bec ouvert, et l’allégorie n’a rien perdu de son sel, car la France est toujours la mère nourricière des parleurs, Gallia causidicorum nutrix, et comme les poules du roman nous nous laissons volontiers prendre aux belles paroles de ceux qui veulent nous croquer.

Le Roman de la Rose [1] a joui comme celui de Renart d’une très grande popularité, mais il est conçu dans un ordre d’idées tout différent, bien qu’il fasse encore une large part à la satire. Il se compose de deux parties, l’une de quatre mille vers, l’autre de dix-huit mille; la première est due à Guillaume de Lorris, mort vers 1260; la seconde est due à Jean de Meung, mort vers 1318; en voici la donnée générale.

Guillaume de Lorris raconte qu’en sa vingtième année, à l’âge où l’amour lève ses tributs sur les jeunes gens, il eut un songe qui le mit en grand émoi et lui laissa de profonds souvenirs. C’était par un beau jour de printemps, un jour clair et gai. Il se promenait dans la campagne, lorsqu’il se trouva devant la porte du Verger du plaisir. Oisiveté vint lui ouvrir et le présenta au maître du domaine, Déduit, qu’entouraient l’Amour et de joyeux compagnons. Après

  1. Ce roman a été plusieurs fois réimprimé. La meilleure édition est celle de M. Fr. Michel, 2 vol. in-12; Paris 1864.