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ni quelques travaux publics, ni même la tribune jetant un vif éclat et fournissant quelques-unes de leurs plus belles pages aux fastes de l’éloquence contemporaine. Sous le règne d’Isabelle, le génie même de la nation s’est transformé. « Nous avons eu, nous aussi, notre 89, disait aux cortès un député très conservateur et très monarchique. Depuis que nous avons sécularisé l’enseignement, désamorti la propriété et proclamé la liberté de la presse, depuis que par la tribune et le journal, par la réforme de l’état et les rapports nouveaux que nous avons institués entre le clergé et le pouvoir civil, nous avons rendu possible la discussion de toutes les opinions, de tous les intérêts, de, toutes les affaires publiques, et que nous avons permis à toutes les idées qui ont cours chez les nations européennes de franchir notre frontière, il ne nous reste plus qu’une chose à faire, c’est d’arracher à jamais du milieu de nous tout ce qui a pu survivre de l’inquisition, — de cette inquisition que je hais, messieurs, parce que dans la flamme de ses bûchers ont été brûlés sur les places de Madrid les titres de l’Espagne à la suprématie de l’Europe. »

Oui, l’histoire impartiale dira que sous le règne d’Isabelle II l’Espagne, secouant le joug de ses souvenirs, est devenue un pays de libre discussion, et qu’elle a commencé d’appliquer au présent, comme à l’étude de son passé, cet esprit critique qui fait les peuples modernes. Elle ajoutera qu’en dépit des erreurs des partis et de leurs détestables pratiques, de 1833 à 1866 la liberté politique a jeté de si profondes racines dans le cœur du pays qu’on ne pourra jamais l’en arracher. Quelles que soient les futures destinées de l’Espagne, elle ne peut avoir qu’un gouvernement libre. D’autres peuples plus avancés qu’elle à bien des égards sont disposés à faire de plus grands sacrifices à leur repos, à la sécurité de leurs intérêts ; ils se marchandent moins à leurs prétendus sauveurs. Ayant moins d’affaires et moins d’intérêts, l’Espagne se prive plus facilement de ses aises que des idées qui lui sont chères ; sa gaîté et ses nobles mépris, cette sorte d’idéalisme romantique qui coule dans ses veines, résistent aux longues servitudes de la peur ; elle ne peut s’accommoder longtemps de l’ordre qui coûte cher à la liberté, et il ne s’est pas trompé, le journaliste qui écrivait l’autre jour : « Malgré toutes nos divisions, il y a une idée commune à tous les partis espagnols, la civilisation moderne ; il y a un sentiment dans lequel s’accordent tous les partis espagnols, le sentiment de la liberté. »

Il est toutefois un parti espagnol qui maudit la civilisation moderne et qui propose à l’Espagne de la délivrer de sa liberté ; mais il a beau se donner l’air de vivre, c’est un mort. Peuple, bourgeoisie, classes politiques, l’armée depuis les généraux jusqu’aux soldats, républicains fédéraux ou unitaires, monarchiques modérés,