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comme l’appelle un de ses enfans. Cette veuve celtique n’a point donné sa main dans un hymen adultère aux hommes de race étrangère que le flot de la conquête a poussés sur ses landes hérissées d’ajoncs et ses grèves orageuses; elle se souvient des cours plénières de Clarion, du roi Arthur, qui les présidait assis dans un fauteuil de joncs verts, les pieds sur un tapis de drap aurore, les coudes appuyés sur un coussin de satin rouge; elle sait où s’élevait la tour dans laquelle Viviane, la fée des bois, avait enfermé Merlin; les nains velus et bossus y dansent encore pendant la nuit autour des pierres druidiques, et si vous passez dans la forêt de Rennes, dernier débris de la forêt de Brocéliande, on vous montrera la fontaine qui arrosait le perron de Bennanton.

Le cycle des croisades, ainsi que le mot l’indique, se rapporte aux guerres saintes et aux aventures plus ou moins vraies ou vraisemblables dont elles ont été l’occasion. A part les magiciens et les chevaux sarrasins, qui ne sont point étrangers à la science des sortilèges, et qui devancent dans leur course le vol de l’hirondelle, les romans de ce cycle suivent d’assez près les traditions historiques. Le merveilleux qui s’y rencontre en quelques pages est avant tout emprunté à l’Orient, et leur plus grand mérite, c’est d’avoir inspiré le Tasse, car le chantre d’Armide, comme le héros de Cervantes, professait pour les livres de chevalerie une admiration très vive; il en faisait sa lecture favorite, et la Jérusalem délivrée est tout entière en germe dès le XIIIe siècle dans la Chanson d’Antioche et la Chanson de la prise de Jérusalem.

Le cycle de l’antiquité ne diffère des trois autres que par les noms des lieux et des personnages, car les auteurs des romans d’Enéas ou d’Alexandre, du Siège d’Athènes ou du Siège de Troie, n’interrogent l’histoire grecque ou romaine que pour l’accommoder au goût de leur temps. Ils transforment les héros des âges antéchrétiens en chevaliers errans; ils les affublent de la cotte de mailles et du casque à ventail, blasonnent leur bouclier, et les engagent dans des aventures qui font souvenir de Chevillard. C’est ainsi qu’Alexandre le Grand, avant de partir pour la conquête du pays des Auxidraques, voulut savoir ce qui se passait au fond de la mer, et s’y fit descendre dans une lanterne éclairée par des lampes, à la grande surprise des poissons, gros et petits, qui venaient en foule nager autour de lui. Il voulut de même inspecter la voûte du ciel, et pour accomplir son voyage aérien il monta dans un grand panier attelé de griffons, auxquels il présenta un morceau de viande attaché au bout d’une perche; ceux-ci pour saisir la viande s’élevèrent dans les airs jusqu’au moment où ils vinrent se heurter contre le firmament, espèce de voûte en verre bleu où les étoiles sont fixées