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par un maître imprudent, n’ont pas craint de monter à la tribune aux harangues, sous le masque de Caïus Gracchus, et de résoudre, dans un entre-classe, la querelle du sénat avec le tribunat! C’est de là évidemment que vient le socialisme. C’est à cette école que le jeune homme apprend à tout trancher sans rien étudier, et à s’engager pour la vie dans une secte politique avant d’avoir jamais réfléchi sérieusement sur les conditions d’existence des monarchies modernes, avant d’avoir seulement hésité devant des problèmes sociaux qui éliraient les plus grands esprits, qui embarrassent les hommes d’état les plus expérimentés et les plus instruits. C’est cette discipline qui engendre et entretient les deux pestes de notre pays, l’avocat ignorant et le journaliste déclamateur. C’est elle qui, après avoir nourri le collège de fictions, fait déborder sur la vie elle-même les fictions du collège. C’est elle enfin qui, en tout genre, produit des lettrés à l’exclusion d’érudits et de savans, des artistes à l’exclusion de gens de métier et de travail. Si la nation française, — et ce fait-là malheureusement ne saurait être contesté, — si la nation française est beaucoup plus portée que la nation anglaise, la nation allemande et la nation russe à se laisser entraîner par les mots sonores et les idées creuses, où peut être la cause du mal, si ce n’est dans l’usage scolaire de traduire à la barre d’une classe de rhètoriciens des personnages historiques, qui ne sont pour le jeune homme que des êtres de théâtre, et auxquels le jeune homme n’a rien à faire dire de substantiel ni de précis?

Voilà bien des crimes dont le discours est chargé. Ces reproches, qui ne datent pas d’hier, ne sont pas tous absolument injustes. Nous convenons que le discours est un genre de composition qui n’est ni sans inconvénient ni sans péril. Les périls sont graves avec un professeur inconsidéré ou infatué; le professeur serait dans l’éducation un agent bien inutile, s’il existait des exercices scolaires qui fussent parfaits, indépendamment du maître qui y préside. Le discours n’a pas cette vertu. Si vous voulez supposer le professeur tel qu’il doit être, tel qu’il est presque toujours dans nos établissemens universitaires, modeste et discret, dévoué à ses élèves, imbu d’opinions moyennes, serviteur réfléchi des traditions consacrées par l’expérience des siècles, aimant par-dessus tout son métier, qui est l’un des plus doux et des plus intéressans que la société puisse offrir à l’activité d’un homme de mérite, ne cessant pas de s’instruire lui-même à mesure qu’il instruit les autres, plus préoccupé d’acquérir tout ce qui lui manque encore de savoir, tout ce qui lui fait encore défaut dans l’art d’enseigner que de s’enorgueillir de ce qu’il a déjà acquis; ce maître-là, ce sage conducteur des esprits parviendra sans peine à neutraliser le venin caché dans le dis-