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habiles désavouent et abandonnent à leur triste sort ces enfans perdus ; ils se réservent pour une occasion, ils attendent que le pouvoir se soit déconsidéré par ses fautes, et que le mécontentement grandissant leur amène des alliés.

La Péninsule est divisée en trop de partis pour qu’aucun d’eux se hasarde dans une grande entreprise sans compter sur des connivences ou des complicités ; tous les coups décisifs y sont frappés par d’anciens adversaires réconciliés et coalisés. Le caractère national vient en aide à ces coalitions ; il est plus sujet aux emportemens qu’aux longues rancunes. En Espagne, les luttes politiques enfantent rarement des haines personnelles ; les pécheurs, et qui n’a pas péché ? y ont les uns pour les autres une tolérance infinie, et deviennent sans trop de peine les amis de leurs ennemis de la veille. Cette facilité d’humeur a son côté fâcheux, car, de toutes les mauvaises habitudes politiques, celle des coalitions est la pire. Que deux partis opposés de principes et d’intérêts s’unissent pour soutenir un ministère, parce qu’ils craignent de ne pouvoir le remplacer avec avantage, une telle combinaison est aussi honorable qu’utile ; mais que des royalistes libéraux et des républicains s’associent pour détruire le trône, quitte à s’entre-dévorer après la victoire, leur alliance est aussi condamnable que celle de deux ou trois partis monarchiques complotant ensemble le renversement d’une république que tous haïssent, mais que chacun d’eux préfère à la monarchie des autres. De semblables manœuvres entre gens qui se flattent in petto de duper leurs compères sont des spéculations malhonnêtes, dont le spectacle est peu propre à inspirer au peuple le respect de ses gouvernans. Dans certains pays où fleurit ce genre de marchés, il est quelquefois difficile de savoir d’avance qui en sera le bon marchand ; en Espagne, on le sait toujours. Le scrutin ne rendant que d’équivoques arrêts, dont les vaincus appellent, la dernière décision appartient à la force, l’armée devient l’outil universel de la politique, et les coalitions aboutissent à des conspirations militaires. Après qu’on s’est défait de l’ennemi commun, la victoire finale demeure à celui des coalisés qui apporte pour sa quote-part dans la mise de fonds de la société le plus de grosses épaulettes ou l’épaulette la plus grosse. M. Gastelar disait naguère dans un de ses plus éloquens discours que le 24 avril dernier, lorsque éclata entre le gouvernement républicain et la commission permanente des précédentes cortès un conflit dont l’issue faillit être sanglante, toute la question s’était réduite à savoir qui pouvait disposer des canons. Voilà l’histoire de l’Espagne parlementaire. On ne s’y demandait pas qui du ministère ou des coalisés avait pour soi la majorité du pays ; le point était de deviner qui avait les généraux, qui avait les