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affections de l’âme qu’ils représentent. M. Blaze, sans parti-pris, sans y songer peut-être, et c’est le mieux, le montre à chaque instant. Le spiritualisme est une parole bien philosophique pour être jetée ici au travers de quelques aperçus sans prétention ; pourtant l’art qui fait en ce moment l’objet de notre pensée en fournirait des démonstrations curieuses. Avec un bel opéra, comme avec tout chef-d’œuvre de l’intelligence humaine, on prouverait l’existence de l’âme. Après tout, quelque chose de semblable est au fond de la critique musicale de cet écrivain, et ce qui est précieux, c’est qu’il ne philosophe pas, qu’il parle non pas en professeur ou en théologien, mais en poète goûtant la douceur de vivre et les choses qui font le prix de la vie. Je ne sais rien de plus juste que sa comparaison entre Rossini et les artistes du XVIe siècle. Le génie de cette terre privilégiée semble s’être retrouvé tout entier dans l’auteur de Semiramide et de Guillaume Tell. Même richesse inépuisable, même facilité brillante qui paraissait deviner sans étude tout ce que peut produire la science unie au travail et aux ressources de la tradition, même originalité dépouillée de tout orgueil et qui ne ressemble parfois à du métier que parce qu’ils ont produit beaucoup et sans apprêt. La seule différence est entre la pauvreté relative des hommes du XVIe siècle et la fortune plus heureuse de leur compatriote de notre temps. Celui-ci travaillait pour notre siècle, qui sait récompenser avec une générosité souvent aveugle les œuvres d’art, et d’ailleurs ses débuts dans la vie lui avaient fait un besoin de s’enrichir dont les habitudes contemporaines ne s’étaient pas chargées de corriger l’âpreté. Rossini ne rappelle pas seulement à la mémoire les grands peintres de l’Italie, il est l’Arioste de la musique. Il en a l’éclat, l’abondance quelquefois excessive, l’esprit étincelant, la gaîté joyeuse, et de temps en temps il a comme lui la vigueur et le jet sublime de l’éloquence. Quand il s’éleva jusqu’à Guillaume Tell, ce n’était plus la molle nation assouplie au joug, la nation heureuse de vivre et de chanter la passion et l’amour, qui respirait dans son œuvre, c’était l’Italie s’éveillant à des sentimens plus virils et prêtant l’oreille aux accens de patrie et de liberté.

On ne peut songer ici à faire, fût-ce en abrégé, l’histoire de la musique contemporaine : c’est son historien qu’il s’agit de caractériser. Indiquer sa manière et la fixer à l’aide de quelques pages choisies dans le grand nombre, voilà tout ce qu’on peut se proposer. Aussi passera-t-on sous silence bien des travaux intéressans, tels que Meyerbeer et son temps, qu’il est permis de considérer comme la contre-partie des études sur Rossini. En face de l’homme de Pesaro, qui ne poursuivait que le développement de sa propre nature, on peut aisément placer par la pensée l’homme de Berlin, qui ne se