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part. Conquérant et grand-prêtre de l’art, il prend, son bien partout où il le trouve, et de ses bontés envers les simples mortelles il se fait une sorte de droit divin qui n’a pas soulevé trop d’objections parmi les personnes intéressées. Ces agréables tableaux d’amours devenus légendaires contiennent des détails dont les moralistes peuvent faire leur profit. Sans en contester la grâce poétique, je suis surtout frappé des traces de rusticité que la civilisation allemande n’avait pas encore effacées. Et il ne s’agit pas ici de mœurs pastorales; rien ne l’est moins que le mélange d’esprit romanesque et de goûts positifs qui se révèle dans le héros de ces galantes aventures; la sujétion des héroïnes ne l’est guère plus. On ne risque pas de se tromper quand on prend pour mesure de la politesse d’un pays le rang que les femmes y occupent par rapport aux hommes. Il n’y a qu’un Goethe dans les cent dernières années écoulées; mais, fût-il plus grand encore, l’illustre poète n’aurait pu chez nous trancher du Jupiter en bonne fortune.

Les grands hommes en France sont des mortels ordinaires devant une femme d’esprit. Celle-ci les adule et les gâte comme partout ailleurs, mais jamais elle ne renonce à sa dignité relative; s’il y a roman, après le dernier chapitre comme avant le premier, l’égalité persiste. Ce n’est pas seulement en amour que la femme allemande accepte une certaine mesure d’infériorité; combien d’exemples on pourrait ajouter à celui que nous indiquons ! En tous pays, il y a des frères impérieux, égoïstes; mais où sont les sœurs qui reçoivent sans réserve cette loi tyrannique et la tiennent pour naturelle comme la sœur de Frédéric le Grand? Pour lui, pour obtenir sa liberté, elle se sacrifie, renonce à l’époux qu’elle désirait, en prend un autre qu’elle ne voulait pas; elle n’a de pensée que pour ce frère qui la dédaigne, qui affecte de ne pas la voir quand il sort de prison, qui la persifle, elle et sa petite cour, après qu’elle est mariée, qui ne revient à elle que dans le malheur. Il faut qu’il soit perdu, sur le point de s’empoisonner, pour qu’elle redevienne sa chère Wilhelmine; il faut qu’il ait besoin d’elle et de son intervention pour lui faire quelque tendresse. Il y a aussi dans tout pays des sœurs généreuses, promptes au pardon; mais la margravine de Bayreuth ne songe même pas qu’un frère si grand puisse avoir des torts. Si nos femmes et nos sœurs ne partagent pas tous nos privilèges, dans la vie et dans la société elles sont nos égales. De cette égalité polie et française, et de la dignité qui en résulte pour le sexe, elles ont le droit de se féliciter, et nous d’en être fiers.

Passons vite sur les écrits historiques de M. Blaze, car il a fait de tout cela sans effacer l’empreinte particulière de sa fantaisie, sans presque changer sa manière. Les événemens se sont chargés de lui