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monde, qui ne croient qu’au monde et n’ont de dévotion que pour lui, sont plus heureux et valent mieux que ceux qui s’intitulent enfans de Dieu en vertu de leur foi, voilà la tendance et ce qu’on peut appeler, puisque le livre est allemand, l’idée immanente du roman. La question de logique n’est donc pas déplacée dans l’appréciation d’un tel livre, et c’est sous le rapport de la portée philosophique qu’il nous reste à l’envisager.

Nous ne contestons nullement aux romanciers le droit d’écrire des romans didactiques ou démonstratifs. A dire vrai, tout bon roman doit l’être, directement ou indirectement. Il l’est directement, si l’auteur s’est proposé la démonstration d’une thèse philosophique, religieuse, morale ou sociale; il l’est indirectement, si de la reproduction fidèle de la vie et des passions humaines il ressort des enseignemens tenant à cette fidélité elle-même, car la réalité en pareille matière est toujours instructive. Un écrivain doit être libre de préférer la voie directe à l’indirecte; mais il ne faut pas qu’il ait la naïveté de croire qu’il a démontré sa thèse par le seul fait qu’il a inventé des personnages et amené des incidens qui affirment cette thèse sans la prouver.

Je suppose par impossible que je suis romancier, légitimiste et clérical. J’ai voulu populariser ma foi politique et religieuse au moyen d’un roman que, dans l’intérêt de ma cause, j’ai fait aussi attachant, aussi dramatique, aussi agréable à lire, que mon genre de talent me l’a permis. Pour en venir à mes fins, je me suis créé des personnages tous plus légitimistes et plus cléricaux les uns que les autres, et je leur ai donné tout l’esprit, toutes les vertus, toute la supériorité que je pouvais leur prêter. En face d’eux, j’ai fait parader des partisans attardés de M. de Robespierre, des matérialistes de force à rendre des points à M. Büchner, et si, moitié par loyauté, moitié par stratagème, je les ai flanqués de quelques honnêtes figures bourgeoises qui ne sont ni terroristes, ni dévotes, ni légitimistes, tout simplement libérales, j’ai eu soin de les faire bien vulgaires, bien plates, bien prudhommesques. Il semblera donc, à me lire, que quiconque ne partage pas mes idées est ou bien un monstre, ou bien un sot. Il se peut, toujours par hypothèse, que j’aie réussi à raconter une histoire très intéressante, qui, au point de vue purement littéraire, aura droit à toute sorte d’éloges. Je ne suis pas sorti du possible, je n’ai pas rigoureusement péché contre la vraisemblance. Il est incontestable qu’il y a des hommes fort distingués de cœur et d’esprit qui croient au droit divin de la maison de Bourbon, qui confondent dans leurs affections le trône et l’autel, en hâtant de leurs vœux le jour béni où la France les confondra aussi en les mettant l’un sur l’autre. Il n’est pas moins certain qu’il y a de