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reils moyens pour solliciter une popularité de mauvais aloi, et, toute question de moralité à part, nous dirons que M. Heyse a péché comme écrivain en s’engageant dans des impasses telles qu’il n’a su en sortir que par des procédés du genre brutal qu’un homme de goût ne se permet pas.

Ce ne sont pas là les seules invraisemblances de ce roman à prétention réaliste. Comment donc Christiane, amoureuse incomprise d’Edwin, qui, même après sa tentative manquée de suicide, continue encore de l’aimer et repousse les honnêtes avances de Mohr, comment change-t-elle au point d’accorder sa main à cet original? Et comment revoit-elle ensuite Edwin sans éprouver le moindre trouble? Mystère! On ne nous dit rien, et nous n’avons qu’à nous incliner devant les faits accomplis. Comment s’imaginer que le père de Léa, qui n’est pas une forte tête, mais enfin qui a son bon sens, n’ait même pas jeté les yeux, avant de l’envoyer à Edwin, sur le cahier où sa fille laisse si bien percer qu’elle éprouve pour son professeur des sentimens qui n’ont jamais eu rien de commun avec la philosophie? Comment se fait-il que Léa, quand elle veut s’enfuir du toit conjugal pour laisser Edwin libre de suivre son penchant réveillé pour la belle comtesse, et qu’elle résiste aux remontrances de ses amis, se laisse enfin persuader par le moule en plâtre de Balder, le frère de son mari, qu’elle avait à peine connu ? Autre mystère : comment une fille avisée telle que Toinette, avec l’expérience précoce que supposent ses goûts natifs et son éducation dirigée par l’ex-danseur, n’a-t-elle pas vu dès la première heure qu’elle ne pouvait sans se compromettre accepter les offres de service d’un jeune comte riche, galant et amoureux d’elle? M. Heyse intéresse vivement le gros de ses lecteurs par ses épisodes lestement racontés, par ses saillies spirituelles, par ses traits d’observation pris sur le vif; mais il impatiente ses critiques à force de leur demander des complaisances dont il n’aurait nul besoin, s’il usait envers lui-même d’autant de sévérité logique qu’il déploie d’imagination pour amuser les autres.


IV.

Si le roman de M. Heyse n’avait d’autre prétention que d’intéresser et d’amuser, toutes nos remarques resteraient vraies, seulement on pourrait y attacher une mince importance eu égard au but proposé et atteint; mais, nous l’avons dit, les prétentions des Kinder der Welt s’élèvent bien plus haut que cela. Ce roman est ou veut être philosophique. Il se propose de réformer des préjugés encore trop répandus sur le compte de ceux que l’on range sous le nom d’athées. Les Kinder der Welt, c’est-à-dire les Enfans du