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demment l’auteur a voulu dresser un tableau satirique des mœurs et de la société aristocratiques de son pays, et tout permet de croire que le talent d’observation ne lui a pas fait défaut là plus qu’ailleurs. Il n’est pas moins certain que nous avons affaire avec lui à un écrivain qui n’aime pas l’aristocratie, qui n’aime pas non plus les démagogues, et dont toutes les prédilections sont pour la classe moyenne, pour celle surtout qui a reçu sa culture intellectuelle dans les universités. En Allemagne comme ailleurs, cette classe a souvent le droit d’admirer le vide complet d’idées, de savoir et de goûts élevés qui peut se cacher sous les dehors d’une supériorité toute de convention. L’auteur a-t-il obéi à un sentiment mesquin de haine contre l’Erbfeind en faisant un Français de l’escroc imprudemment attiré par le comte? Nous l’ignorons, et cela nous touche peu; de telles gens n’ont pas de patrie, et il s’en trouve à Berlin tout aussi bien qu’à Londres et à Paris.

Après l’éloge, la critique aura maintenant son tour. L’analogie que nous constations entre le genre du romancier allemand et celui de M. Sardou se continue dans un défaut qu’on peut leur reprocher à tous deux : la charpente de leurs compositions pèche par sa fragilité. On a souvent dit des pièces de M. Sardou qu’elles se composaient de scènes très fortes, mais très faiblement reliées les unes aux autres. Elles font penser à ces beaux paravens dont chaque pan présente une face brillamment peinte, mais ne tient à son voisin que par une frêle toile, toujours prête à se déchirer; la connexion logique et naturelle manque. De là pour l’auteur dramatique des procédés violens pour amener ou dénouer les scènes à effet qu’il a conçues, et pour le romancier des transitions d’une invraisemblance énorme. Il en résulte pour tous deux l’inconvénient qu’on peut trouver les détails charmans et rester mécontent de l’ensemble. Les romans réalistes ou désireux de l’être souffrent plus que les autres de l’invraisemblance des incidens que l’auteur imagine pour coudre ensemble les différentes parties de son œuvre. Eh ! sans doute, l’invraisemblable n’est pas l’impossible; sans doute, à la rigueur, on peut admettre que les choses se soient passées comme cela. Il nous est arrivé à tous d’être témoins de quelque spectacle étrange offert par la nature et de nous dire que, si un peintre s’avisait de le reproduire tel quel, on dirait qu’il a manqué de naturel. Cela n’empêche qu’il ne faut pas conseiller à un jeune peintre de chercher ses sujets parmi les scènes capables de produire une pareille impression. De même le romancier qui tient à rester naturel, c’est-à-dire à en laisser l’impression dans l’esprit de ses lecteurs, doit s’abstenir de leur imposer des caractères et des incidens rigoureusement possibles, mais si rares, si peu probables, qu’on se dit