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baigner, qui avait-il vu s’avancer avec sa suivante vers un petit kiosque situé à d’extrémité du lac, quitter ses vêtemens et se plonger comme une ondine sans voiles dans les eaux frémissant au clair de lune? La comtesse elle-même, en promenade nocturne, se rafraîchissant aussi à sa manière et nageant presqu’à portée de la main du philosophe ébaubi. Voilà une scène qui sent l’emporte-pièce, mais qui sert à expliquer comment se réveilla dans le cœur d’Edvin une flamme qu’il croyait tout à fait éteinte. Aussi ses remontrances à la comtesse se ressentirent-elles de l’agitation que de pareilles contemplations lui avaient communiquée. Ce n’est pas tout. Des hôtes de première distinction arrivent au château. L’inévitable Lorinser reparaît, attaché comme aumônier et théologien en titre aux personnes princières qui viennent y faire un court séjour. Edwin quitte ostensiblement la table où il allait se trouver assis à côté de cet infâme gredin, et se retire dans sa chambre pour écrire au comte, lui conseiller une séparation à l’amiable et partir avec l’aurore; mais voici bien une autre épreuve. Sa porte s’ouvre à une heure avancée de la soirée, et c’est Toinette elle-même qui vient se jeter dans ses bras et le mettre dans la position la plus perplexe où puisse se trouver un philosophe, athée ou non. L’auteur nous laisse même dans la plus complète ignorance de ce qui serait arrivé, si la camériste n’était survenue juste à temps pour prévenir les deux amans que le comte montait derrière elle. La présence de cette fille sauve des apparences qui, sans elle, eussent été plus que compromettantes, et Edwin n’attend pas pour s’en aller que l’aube ait paru. En route, pâle, défait, à moitié fou, il rencontre l’ami Mohr qui venait le chercher. — Je suis le vieux Tannhauser, lui dit-il, et je sors de la caverne de Vénus.

Pendant que la vertu d’Edwin subissait ces terribles assauts, sa femme, restée au domicile conjugal, venait confier à son amie Réginette qu’elle avait lieu de penser qu’elle serait bientôt mère. Quelle fête elle se faisait d’annoncer la nouvelle tant désirée à son mari dès qu’il serait de retour près d’elle! Il revient en effet, mais toujours défait et distrait. Il est toujours affectueux pour elle; cependant sa tendresse de naguère a disparu. Il ne l’embrasse pas même en époux aimant, et comme il lui raconte tout ce qui s’est passé, la pauvre femme en conclut que les baisers de la comtesse lui brûlent encore les lèvres, et que désormais le devoir seul le retient près d’elle. Il nous semble qu’elle aurait pu se sentir quelque indulgence pour un mari si courageusement fidèle; mais cette fois encore le romancier avait sans doute besoin de nous montrer comment, sur deux époux, il peut y en avoir un qui s’éclipse pour ne pas faire obstacle au bonheur de l’autre. Edwin est reparti avec Mohr pour