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loin de s’amender, entreprit de leur démontrer qu’ils n’y entendaient rien, et dans ses Moraliscke Novellen, dédiées à Mme Tout-le-Monde » à Berlin, il développa la thèse qu’il ne faut pas appliquer au génie les règles de la morale vulgaire, que les grandes natures ont le droit de s’en émanciper. Comme on pouvait s’y attendre du moment qu’on le voyait se lancer dans un tel paradoxe, il commit plus d’une fois la faute de sembler dire que l’immoralité est une des marques auxquelles on reconnaît les grandes natures.

L’Allemagne, on peut en juger par là, n’est pas toujours très fondée à reprocher à notre littérature ses tendances corruptrices ; mais M. Heyse a cru devoir faire un grand pas de plus dans sa carrière de redresseur des préjugés. Jusqu’alors où ne lui connaissait pas de tendance philosophique bien décidée. Ce fleuron manquait à sa couronne, et il a tenu à l’en orner dans les Kinder der Welt, Enfans du monde, où il s’est donné pour mission de réhabiliter l’athéisme. Ce roman, qui a fait sensation, doit être examiné en détail pour qu’on puisse en apprécier sûrement la valeur littéraire et logique.


II.

Dans la Dorotheenstrasse, à Berlin, vivaient, il y a quelques années, deux frères. Edwin, l’aîné, avait vingt-huit ans au moment où commence le récit, et se livrait assidûment à l’étude de la philosophie, qu’il enseignait comme privat-docent à l’université. Les deux frères étaient orphelins et pauvres. Balder, plus jeune de huit ans, était infirme et phthisique, mais d’une rare beauté et doué d’une riche imagination poétique. Edwin, sans être précisément laid, rachetait l’irrégularité de ses traits par l’expression sérieuse et très intelligente de sa physionomie. Élevés après la mort de leur père grâce à la bourse d’un parent, ils avaient, aussitôt qu’ils s’en étaient sentis capables, cherché à se rendre indépendans. Edwin, dès qu’il avait eu quelques leçons, avait fait venir près de lui Balder, à qui sa mauvaise santé interdisait les études prolongées, mais qui avait appris le métier de tourneur. Il s’était donc installé, lui et son tour, dans la chambre vaste et triste, qui donnait sur la petite cour intérieure d’une maison occupée par un cordonnier aisé répondant au nom de Feyertag. Rien de plus honnête, de plus respectable que cette pauvreté joyeusement supportée, qui du moins n’était réellement assombrie que par les inquiétudes assez fréquentes auxquelles donnait lieu la santé languissante de Balder ; mais celui-ci était si résigné, si doux, et même si optimiste, qu’il créait autour de lui une atmosphère de sérénité dont tous ceux qui fréquentaient «la tonne, »