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En ce moment, un gémissement, une plainte, un appel résonna au bas du balcon.

— Le Français se meurt, s’écria don Luis avec angoisse.

Alors, se précipitant vers son mari, l’entourant de ses bras, le soulevant de terre dans une étreinte furieuse : — Qu’importe ! dit la créole avec une joie sauvage, cruelle, puisque tu es là et que je t’aime!


La Wilson partit seule et dépitée durant cette terrible nuit, dont elle ne connut que plus tard les incidens ; elle prit le Mexique en aversion, et n’y fit qu’un court séjour. Don Luis porte à l’épaule gauche une légère cicatrice, et c’est sur cette épaule que doña Lorenza aime à s’appuyer, même lorsqu’elle se balance dans son hamac, ayant près d’elle son mari. Quant à M. Albert de Vieilleville, qui se sentit la poitrine traversée par une épée avant de pouvoir faire une seconde fois usage du revolver dont il s’était armé pour son expédition nocturne, il a dû la vie aux soins du docteur Bernagius, appelé en toute hâte d’Orizava, et qui le fit embarquer pour l’Europe aussitôt qu’il le vit convalescent. Albert raconte volontiers son aventure : elle ne lui a jamais nui dans l’esprit des Parisiennes; il croit fermement avoir été aimé de doña Lorenza, — c’est une illusion qu’il a payée assez cher pour qu’on la lui laisse.

Après le terrible ouragan qui troubla sa quiétude, on trouva le niveau du lac abaissé. Depuis lors, ses eaux ayant sans doute rencontré une issue souterraine, on les voit diminuer chaque année, s’encaisser plus profondément dans leur bassin de roches. Le docteur Bernagius, dans un de ses mémoires, a prouvé par des hypothèses aussi ingénieuses que savantes que le lac de Santa-Rosa finira par rester à sec, et que ses eaux dormantes sont désormais à l’abri de toutes les tempêtes.


LUCIEN BIART.