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plaine se trouva transformée en un vaste cirque où les taureaux s’épuisaient à poursuivre les légers cavaliers qui les harcelaient, les bravaient, les terrassaient. Don Luis, à la fin, ne put résister au désir de prendre part à ces jeux souvent mortels, et se lança dans l’arène. Piquant aussitôt son cheval, doña Lorenza rejoignit son mari et lui tendit la main, le conviant ainsi à courir ce que l’on nomme au Mexique une pareja. Il s’agissait de provoquer un taureau, puis de manœuvrer de concert pour éviter les atteintes de l’animal. Si par une fausse manœuvre l’un des deux cavaliers se voit forcé de lâcher la main de son partenaire, il est vaincu. Ce jeu dangereux exige une dextérité sans pareille dans l’art de conduire un cheval, et les deux époux s’en tirèrent triomphalement. Ils se tenaient toujours par la main lorsqu’ils revinrent vers la cantatrice, laissant derrière eux, haletant et lassé, l’antagoniste qui les avait poursuivis.

— Les taureaux sont habiles, forts et vaillans, dit la créole avec orgueil et assez haut pour être entendue; cependant ils n’ont pu nous désunir.

Albert, au comble de l’enthousiasme, ne trouvait pas assez d’éloges pour vanter la hardiesse, la vigueur, la souplesse et l’élégance de doña Lorenza, la femme la plus femme qu’il lui eût été donné de contempler, disait-il, puisqu’elle restait gracieuse dans ces exercices de casse-cou.

L’heure s’avançait; on se remit en route par les bois. Albert, en dépit des obstacles du chemin, essaya de se tenir près de doña Lorenza. Les regards si profonds, si vifs, si doux de la belle créole troublaient le cerveau du jeune Français. La nuit vint, la lune se leva large et brillante, argentant çà et là le sentier devenu, assez large pour que l’on pût marcher deux de front. De sourdes rumeurs s’élevaient, bourdonnemens, craquemens de branches, mugissemens étouffés, bruit d’ailes; mais bientôt régna le grand silence des solitudes, uniquement troublé par le pas cadencé des chevaux..

Albert, au milieu des arbres gigantesques qui l’entouraient et auxquels la lune prêtait des formes fantastiques, se sentait ému. Le visage caressé par une brise tiède, parfumée, dont le souffle agitait à peine les feuilles, il marchait aussi près qu’il le pouvait de doña Lorenza, qui, drapée jusqu’aux yeux dans son écharpe, semblait écouter les tendres propos de son compagnon. Le jeune Français, presqu’à voix basse, parlait de la poésie des grands bois, des émotions de l’âme, de la majesté du crépuscule enveloppant la nature de ses voiles, la berçant de ses voix assourdies pour la livrer endormie aux bras de la nuit. Tout n’était pas à cette hauteur dans; le langage d’Albert; mais le vrai Français, l’être bon, loyal, sentimental, qui se cache si souvent à tort, sous des dehors moqueurs et scep-