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à la ceinture de crêpe de Chine enroulée autour de sa taille fine et cambrée. La jupe de même étoffe que la veste, et chargée comme elle de broderies d’argent, laissait les pieds à découvert. Un chapeau mou, fièrement surmonté d’une plume d’ara, complétait cette originale toilette. En ce moment, doña Lorenza se tenait enveloppée d’une écharpe de soie avec laquelle elle semblait jouer, tantôt se drapant jusqu’aux yeux à l’aide de la mince étoffe, tantôt la ramenant avec dextérité sur celle de ses épaules où il lui plaisait de la fixer.

Tout à coup des Indiens apostés à l’entrée du bois lancèrent vers le ciel ces fusées, sans lesquelles il n’est pas de fête complète au Mexique, et dont les sèches détonations allèrent au loin réveiller mille échos, et bientôt parut la cantatrice escortée de vingt cavaliers.

Suivant l’étiquette de son pays, doña Lorenza ne se leva de son hamac que lorsque la visiteuse, ayant mis pied à terre, s’avança vers elle, conduite par don Luis. Alors elle l’entoura légèrement de son bras droit, puis, exécutant ce salut qui amusait si fort don Alberto, elle lui frappa l’épaule du bout de ses doigts. Par excès de courtoisie, elle céda le hamac qu’elle occupait à l’étrangère, et s’étendit sur l’autre avec cette aisance que les Européennes, même après vingt ans de séjour au Mexique, ne peuvent pas plus acquérir qu’elles ne sauraient apprendre les multiples façons d’agiter un éventail ou de se draper dans une écharpe.

La cantatrice portait un sévère costume d’amazone en drap bleu de roi; mais le climat l’avait forcée de remplacer le traditionnel chapeau rond par un chapeau à la Louis XV qui du reste seyait à son visage. C’était non-seulement la coiffure, mais tout le gracieux costume de l’époque qu’eût adopté la chanteuse, si son goût eût été à la hauteur de sa beauté. Elle était bien faite; cependant sa marche et ses gestes avaient cette correction, cette raideur britannique dont les Américains ne réussissent pas toujours à se dégager. La gauche façon dont la cantatrice s’assit sur le hamac qui lui avait été offert fit éclore un imperceptible sourire sur les lèvres de doña Lorenza.

Albert, moins loquace que de coutume, négligeait à chaque instant son monocle pour mieux regarder. Le costume si riche, si coquet, si nouveau pour lui, de la créole, le transportait, et il s’émerveillait de la grâce avec laquelle doña Lorenza, tout en causant, relevait ou abaissait son écharpe, ouvrait ou fermait son éventail, et savait, avec une chasteté provocante, se redresser ou se renverser sur les moelleux coussins de sa couche mobile. La Wilson, mal à l’aise sur un siège auquel elle n’était pas accoutumée, sentit son infériorité, et voulut voir de près le lac dont la situation pittoresque attirait son attention. Doña Lorenza se leva aussitôt, et, guidées par don Luis, les deux femmes traversèrent la pelouse.