Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/300

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


grave oiseau reprit soudain son vol, et les passereaux, enfin rassurés, regagnèrent leurs nids bâtis sous la toiture. La créole secoua doucement la tête et remonta vers la terrasse, suivie par son docile coursier. Tout à coup, se sentant libre, l’animal bondit sur la pelouse et s’enfuit vers son écurie.

En pénétrant sous le corridor extérieur qui lui servait à l’occasion de salon, doña Lorenza trouva une visiteuse établie dans son hamac.

— Toi, Quirina, à pareille heure ! s’écria-t-elle en s’avançant avec rapidité; y a-t-il donc un malheur chez toi?

Doña Quirina, belle et majestueuse personne, porta son mouchoir à ses yeux gonflés et sanglota.

— Qu’as-tu? reprit Lorenza en entourant son amie de ses bras; ne te lève pas, parle. Ta mère est-elle malade? est-ce ton fils, est-ce ton mari, qui souffrent?

— Ah ! répondit doña Quirina d’une voix sourde, nous sommes toutes perdues, ma chère; tu vis ici paisible, souriante, toi, persuadée que le monde finit aux limites de ton domaine; ignores-tu véritablement ce qui se passe à Cordova?

Les sourcils de doña Lorenza se froncèrent, son regard s’embrasa tandis que ses narines se dilataient; mais ce ne fut qu’un éclair, elle s’assit près de son amie.

— Parle, dit-elle encore; que se passe-t-il à Cordova de si terrible que j’en doive être troublée?

— Ils sont tous amoureux de la Wilson, ma chère.

— Tous! qui?

— Mon mari, celui de Laura Alvarez, le tien.

Doña Lorenza eut un éclat de rire si bruyant, si franc, que son amie se redressa.

— Ou je te connais mal, ou tu ne riras pas demain, Lorenza, s’écria-t-elle, et tu auras alors besoin des conseils, des consolations que je venais chercher près de toi.

— Des consolations, ma bonne Quirina, pour quel mal, s’il te plaît? Que ton mari soit amoureux de la chanteuse, je le crois, puisque c’est toi qui me l’affirmes; mais comment veux-tu que je ne rie pas en t’écoutant ranger don Luis parmi les adorateurs de cette étrangère?

— Il l’aime, ma chère, et ne la quitte pas plus que mon mari, que celui de Laura, qui, la malheureuse, n’y voit plus à force de pleurer.

— Singulière façon de vous défendre en tout cas ! Pleurer ! qu’avez-vous donc dans les veines? Tu l’as vue, cette cantatrice; elle est donc belle?

— Ah! s’écria la visiteuse avec conviction, je ne trouve pas, moi.