Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/294

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Pourquoi? Ne suis-je pas en sûreté au milieu de nos serviteurs? Si j’habitais la ville, tu me laisserais seule pendant que tu serais ici, et cela reviendrait au même; tout est bien, va; ne bougeons pas. Le bonheur, répétait souvent ma pauvre mère, est un oiseau rare et farouche; trop de bruit l’inquiète et le fait fuir. Il a dressé son nid sous notre toit; ne bougeons pas, te dis-je, de crainte de le voir s’envoler.

Don Luis n’insistait pas. Au fond, il était loin de se plaindre de la résolution de sa femme; il lui plaisait de la sentir près de lui, toute à lui, dans cette demeure où il avait été élevé, et, pas plus qu’elle, il ne se fatiguait de ce long tête-à-tête. Néanmoins il redoutait pour elle la lassitude, la satiété, l’ennui, ces cruels ennemis du bonheur : aussi de loin en loin revenait-il à la charge. — Voici le temps des bals, des fêtes, ma belle señora, n’irons-nous pas un peu vivre à la ville?

— J’irai, si vous l’ordonnez, seigneur maître.

— L’ordonner, Lorenza? Je ne saurais pas plus te commander que tu ne saurais, je crois, obéir, répondait don Luis en souriant; cependant il est bon que tu saches que l’on prétend à Cordova que tu deviens laide.

— Je ne suis pas une once d’or pour plaire à tous, et je n’ignore pas qu’il y a au monde des jaloux et des médisans.

— Ne veux-tu pas les confondre en te montrant un peu ?

— A quoi bon? Tu me trouves belle, toi, si tu ne mens pas; cela me suffit.

— Avoue que c’est l’indolence, ce défaut que tu as le talent de rendre adorable, qui te cloue ici?

— Peut-être; mais ce n’est pas cela seul. J’aime ces noirs rochers, ces bois pleins d’ombre, ces champs pleins de soleil, mon lac mystérieux, sauvage, endormi. Lorsque tu pars, je m’installe sur la terrasse ou sur le balcon, puis, comme les châtelaines des vieux âges, j’attends. L’écho m’annonce ton retour, car je connais le pas de chacun de tes chevaux. Quelle joie de te voir déboucher du sentier, accourir et t’asseoir là, jamais assez près ! Que c’est bon d’aimer, quand c’est toi que l’on aime ! — Et la belle créole, se renversant sur son hamac, enveloppait son mari de regards doux, caressans, pleins de molles langueurs.

Lorenza venait d’atteindre sa vingt-quatrième année; elle aussi possédait le type espagnol, mais adouci dans les traits, dans les allures, dans le son de la voix. La perfection des formes de la jeune femme donnait à sa démarche une grâce exceptionnelle. Indolente, elle l’était sûrement, — coquette, peut-être plus encore, car elle passait de longues heures à se parer, et le faisait toujours