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lui-même à ces populations frontières de races différentes que sur un point, et cela au moins exposé, vers le golfe de Finlande, et par une de ses parties les plus pauvres et les moins peuplées. Au centre et au sud, entre lui et les conquêtes de Pierre le Grand et de Catherine, entre la Grande-Russie d’un côté et les provinces baltiques, la Lithuanie et la Pologne d’un autre, il y a la Russie-Blanche et la Petite-Russie, toutes deux aussi russes de cœur que la Grande-Russie, mais par leurs diversités provinciales bien moins propres à russifier autrui. Cet inconvénient s’augmente d’un autre par le peu de population de la Russie-Blanche et des marais de Pinsk dans la partie voisine de la Petite-Russie. Ces deux contrées creusent entre les régions les plus peuplées de la vieille Moscovie et ses conquêtes des deux derniers siècles une sorte de golfe à demi désert qui, grâce à la mauvaise qualité du sol, ne paraît pas de longtemps devoir se combler. Les Polonais, les Lithuaniens, les Lettons, les Allemands et les Juifs de l’ouest se trouvent ainsi défendus contre la russification par une double barrière qui en explique le peu de progrès.

En face des 55 ou 57 millions de Russes, les populations non russifiées ne forment pas dans la Russie d’Europe, en dehors de la Finlande, du royaume de Pologne et du Caucase, plus de 8 à 9 millions d’âmes, divisées en plus de dix peuples et en presque autant de langues et de religions. En comptant le royaume de Pologne et la Finlande, ce chiffre monte à 15 ou 16 millions, à 18 ou 19 millions avec le Caucase, qui devrait plutôt être regardé comme une colonie, et qui à lui seul compte presque autant de peuples et de tribus que le reste de l’empire. Parmi toutes ces populations, la plupart sont trop faibles, trop morcelées, pour avoir aucune prétention à l’indépendance, et se laissent assimiler par le seul fait du progrès de la civilisation, peu favorable aux petites tribus et aux langues fermées. Beaucoup, comme les Finnois de l’intérieur ou les Géorgiens, sont aussi dévoués au tsar que ses sujets russes proprement dits. D’autres, comme les 2,600,000 Juifs de Russie et de Pologne, sont pour la plupart indifférens aux questions nationales ; d’autres enfin, comme les 2 millions d’Esthoniens et de Lettons des provinces baltiques, n’ont d’autre protecteur que le gouvernement russe vis-à-vis d’une aristocratie de 180,000 Allemands. Parmi ces peuples sans nombre, il n’en est qu’un en Europe ou deux au plus qui peuvent avoir la prétention de constituer une nationalité, ce sont les Polonais et les Finlandais. S’il lui était permis de donner satisfaction aux premiers comme aux seconds, la Russie n’aurait rien à craindre de la diversité de ses populations, rien en dehors du parti qu’en pourraient tirer des ambitions étrangères.

Anatole Leroy-Beaulieu.