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souche des Polonais, des Tchèques et des Slovaques, et d’autres peuples aujourd’hui détruits ou absorbés par les Allemands et dont les Wendes présentent encore un débris dans la Lusace saxonne et prussienne. Entre ces deux grandes branches des Slaves, et formant comme un coin entre elles, apparaît au nord, sur le Niémen, un groupe étrange, d’origine incontestablement indo-européenne et cependant isolé parmi les familles de cette race, se rattachant incontestablement aux Slaves, mais formant plutôt une branche voisine de la branche slave qu’un rameau de cette branche, — c’est le groupe lette ou lithuanien. La position géographique de chacune de ces trois tribus a décidé de leur histoire, et a fait aux deux principales des destinées ennemies. A l’ouest, les Slaves occidentaux ont rencontré l’influence de Rome, à l’est les Slaves orientaux celle de Byzance, et de là est sorti un antagonisme qui pendant des siècles a mis aux prises les deux plus grands peuples slavons. Unis par la communauté d’origine et le voisinage de la langue, ils se sont trouvés séparés par tout ce qui est le plus fait pour lier les hommes, par la religion, par l’écriture et le calendrier, par les élémens mêmes de la civilisation. De là entre la Russie et la Pologne une lutte morale autant que matérielle, lutte qui, après avoir failli anéantir l’une, a coûté l’existence à l’autre, comme si des Karpathes à l’Oural, sur cette surface plane si unie dans son immensité, il ne saurait exister à la fois deux états distincts.

Relégué au nord dans des forêts marécageuses, comprimé entre ses deux grands voisins, le groupe central, le lithuanien, est demeuré pendant longtemps fermé à toute influence de l’Orient et de l’Occident. Il a été de tous les peuples de l’Europe le dernier à recevoir le christianisme, et encore aujourd’hui ses langues sont de tous les idiomes européens les plus voisins du sanscrit. Nulle famille humaine n’a eu moins de migrations, nulle n’a habité un territoire aussi compacte, et aucune n’a été à ce point morcelée par l’histoire, par les conquêtes et la religion. Pressés entre des races plus vigoureuses qui les absorbent petit à petit, les Lettes sont aujourd’hui réduits à environ 3 millions d’âmes, parlant trois langues, le lithuanien, le samogitien et le letton, partagés entre deux états, la Russie et l’Allemagne, sans compter le royaume de Pologne, dont ils occupent le nord-est. Disputés par trois nations, les Allemands, les Polonais et les Russes, qui ont tour à tour pris pied chez eux, ils ont reçu la religion des uns et des autres, et se trouvent ainsi divisés en catholiques, en orthodoxes et en protestans. Leurs deux groupes principaux, le lithuanien et le letton, ont eu des destinées dont l’opposition répond à tous ces contrastes. Le premier, le plus nombreux, a joué longtemps un rôle considérable entre la Russie et la Pologne, et a été un moment avec les Jagellons sur le point de saisir l’hégé-