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ques Slaves ont fait valoir des droits sur celle de l’antiquité. Des écrivains serbes ou bulgares ont imaginé de réclamer comme un patrimoine des Slaves la plus grande part de la civilisation grecque, du Thrace Orphée au Macédonien Alexandre. De pareilles prétentions, appuyées sur les chants populaires des Bulgares de Macédoine et sur de confuses notions ethnologiques, reposent malheureusement plutôt sur le patriotisme que sur la science. Comme ils étaient demeurés presque entièrement étrangers à la discipline de Rome et de la Grèce, les Slaves par leur situation, par leur langue ou leur religion, sont restés plus ou moins à l’écart des grands foyers intellectuels de l’Europe moderne, et n’ont pu prendre à son œuvre la même part que les deux autres grandes familles européennes. Il n’y a point à le nier : comme la civilisation antique, la civilisation moderne, celle dont ils jouissent eux-mêmes et dont ils se font les apôtres, s’est faite presque sans eux. Les Russes et les Slaves du sud n’y ont point apporté une pierre, et l’édifice se fût aisément passé du concours des Slaves occidentaux de Pologne et de Bohême. Il n’eût point existé de Slaves, l’Europe se fût terminée aux Alpes de Carniole et au Bœhmerwald, que la civilisation n’eût point été moins complète, tandis qu’on ne saurait, sans la mutiler, lui enlever l’œuvre d’une des grandes nations latines ou germaniques. Relégués à l’extrémité de la chrétienté, les Slaves n’ont guère pu lui servir que par leurs armes, en gardant ses frontières, de la Save et du Danube au Dnieper et au Volga, contre les incursions de l’Asie.

Ce n’est point le génie qui a fait défaut à la race, il s’est montré dans le peuple, il s’est montré dans de grands hommes. Par un fait digne de remarque, ce sont des Slaves qui ont ouvert la voie à l’Occident dans les deux grands mouvemens qui ont inauguré l’ère moderne, dans la renaissance et dans la réforme, dans la découverte des lois de l’univers et dans la revendication de la liberté de la pensée humaine. Le Polonais Kopernik a été le devancier de Galilée, le Tchèque Jean Huss le précurseur de Luther. Ce sont là de glorieux titres pour les Slaves; mais la propriété leur en est contestée par les Allemands, car le malheur a voulu qu’après s’être établie dans la patrie de leurs grands hommes une race rivale ait pu leur en disputer jusqu’au nom. Les Slaves, en tenant compte des empiétemens séculaires de l’Allemagne sur eux et du fond slave de la population de la Prusse et de la Saxe orientale, auraient peut-être plus de droits à réclamer comme leurs beaucoup des grands noms dont se vante l’Allemagne. Au-dessous de Kopernik et de Jean Huss, les deux peuples slaves les plus unis à l’Occident par la situation et la religion, la Pologne et la Bohême, pourraient citer un long catalogue d’hommes distingués dans les lettres, dans les sciences,