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qui, un jour ou l’autre, par le hasard d’un vote d’irréflexion ou d’emportement, pourrait être gouvernée par eux.

Et maintenant on se tourne vers M. Thiers, on lui prépare des ovations ; on rappelle avec mélancolie le temps où il travaillait à établir la république. C’est quand M. Thiers était occupé de cette œuvre laborieuse et difficile, quand il mettait tous ses soins et son habileté ingénieuse à débarrasser la république de ce qui pouvait la faire redouler, à la rendre sérieuse, pratique et acceptable, c’est alors qu’il fallait l’aider, éviter tout au moins de lui créer des embarras en lui donnant un peu de cette sagesse qu’il demandait à tout le monde et particulièrement aux républicains, qui étaient les premiers intéressés à l’écouter. C’est alors qu’il fallait le soutenir sincèrement au lieu de lui dire par une élection ce qu’on lui a dit : comprenez-nous bien, nous vous soutiendrons dans l’assemblée contre nos ennemis communs, les réactionnaires, les monarchistes ; mais dans le pays, toutes les fois qu’une occasion se présentera, nous ferons de l’agitation, nous nous servirons même de votre nom pour vous créer une situation où vous ne pourrez plus tenir, où vous serez obligé de nous céder la place, à nous, les vrais maîtres de la république ! — On a réussi au moins sur un point. M. Thiers a été obligé de céder la place ; il est aujourd’hui en Suisse, il se promène sur le lac des Quatre-Cantons, il cause avec l’esprit qui l’accompagne en voyage comme partout, et pour sûr il n’a pas besoin que les journaux allemands lui prêtent de grossiers et ridicules propos, dont ils sont seuls capables. C’est la république qui a payé moralement les frais des campagnes radicales. Sans doute elle existe toujours, elle est le régime légal de la France ; seulement, au lieu d’être une institution qui, avec de la prudence, de la modération, pouvait être tout naturellement et pratiquement irrévocable, elle est repassée au rang des prétendans au règne définitif, et la monarchie de son côté a repris sa place parmi les combinaisons qui peuvent devenir une réalité ; elle a retrouvé des chances par la faute des républicains, et par cet acte qui s’est produit le 5 août à Frohsdorf, qui a scellé la paix dynastique par la reconstitution de la maison de Bourbon dans son unité. Avant le voyage de M. le comte de Paris à Frohsdorf, la monarchie était à peu près impossible ; après la visite du jeune prince, elle est redevenue possible, elle ne rencontre plus du moins cette première difficulté de la coexistence de deux dynasties ; il n’y a plus qu’une maison royale en face de la France. C’est là le résultat de l’entrevue de Frohsdorf, mais c’est encore le seul, il n’y a rien de plus. M. le comte de Paris, en s’effaçant habilement, a laissé à M. le comte de Chambord le soin et la responsabilité d’une décision qui peut simplifier la situation comme elle peut aussi fort bien la compliquer singulièrement, qui va d’ici à peu sans doute dire à la France si la monarchie est politiquement possible ou s’il n’y a rien de mieux à faire que de clore pour le moment cet éternel débat, de tourner tous ses ef-