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all’ eresîa. Le sénat, en acceptant de Rome l’institution du tribunal sacré, sut toujours en restreindre ou en paralyser l’autorité par la composition même du personnel appelé à juger, et dans les votes quatre voix lui étaient acquises, puisque le a père inquisiteur » devait être agréé par le sénat. Ce n’est pas le lieu de dire quelle fut dans l’état l’importance de ce rouage politique; mais, loin de porter atteinte à la liberté publique, le tribunal fut le plus ardent soutien de l’observance des lois. Au temps de Véronèse, on lui avait confié la discipline des arts, et, tandis que les provéditeurs au sel payaient sur les fonds de la gabelle les commandes faites par l’état aux peintres, aux sculpteurs, aux architectes, les inquisiteurs avaient le soin de la conservation des œuvres d’art et pour ainsi dire la censure de tout ce qui touchait à la peinture et à la sculpture. Au point de vue de ce qu’on appelle aujourd’hui les idées libérales, il est certain que cette ingérence du tribunal sacré dans les œuvres de l’esprit est une monstruosité, mais il faut tenir compte de l’époque et savoir gré d’ailleurs au sénat d’avoir éludé les statuts du saint-office et renfermé les juges dans la répression des délits contre la religion. Voyez-vous l’église romaine coupant les ailes à la fantaisie du Giorgione et du Véronèse, assombrissant les régions de l’art, comme l’inquisition le fit en Espagne au temps de Philippe II !

Cependant, à cette date de 1573, le saint-office mande à comparaître Paolo-Caliari Véronèse, demeurant en la paroisse de Saint-Samuel, et l’engage à donner des explications sur la façon dont il a interprété la Cène faite pour le couvent de Saint-Jean-et-Saint-Paul. Le père inquisiteur trouve d’abord étrange qu’un des serviteurs qui figurent dans le tableau ait le nez taché de sang et porte un linge à son visage; ensuite il demande ce que signifient ces gens armés et habillés à la mode d’Allemagne tenant une hallebarde à la main.

« Nous autres peintres, répond le Véronèse, nous prenons de ces licences que prennent les poètes et les fous, et j’ai représenté ces hallebardiers, l’un buvant, l’autre mangeant au bas d’un escalier, tout prêts d’ailleurs à s’acquitter de leur service, car il me parut convenable et possible que le maître de la maison, riche et magnifique, selon ce qu’on m’a dit, dût avoir de tels serviteurs.

« — Est-ce quelque personne qui vous a commandé de peindre des Allemands, des bouffons et autres pareilles figures dans ce tableau, comme un bouffon avec un perroquet au poing?

« — Non, mais il me fut donné commission de l’orner selon que je jugerais convenable, et lorsque dans un tableau il me reste un peu d’espace, je l’orne de figures d’invention.

« — Est-ce que les ornemens que vous, peintres, avez coutume