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Sa belle humeur lui donne cette qualité qui n’a de nom que dans son admirable langue, la conformidad ou la disposition à s’accommoder de son sort, et il en résulte qu’il vit sans trop souffrir dans certaines situations qui seraient insupportables à tout autre. Elle lui donne un enjouement qui voit dans les tragédies de l’état des comédies de cape et d’épée, qui s’amuse à en deviner l’intrigue, à en prévoir le dénoûment, à siffler le capitan qui reste court, à battre des mains au spirituel aventurier qui a le mot juste et se tire des embarras les plus épineux par une grâce.

Cette société, qui se croit au spectacle, assiste en étrangère à ses propres destinées ; il faut qu’on la réduise aux plus dures extrémités pour qu’elle songe enfin à se défendre contre le malheur. L’Espagnol aime à s’épargner la fatigue des longues prévoyances. Même dans la grave Castille le paysan ne cultive de terre que ce qu’il en faut pour suffire à sa subsistance ; il emploie à jouir de la vie le temps qu’il perdrait à ensemencer et à labourer le reste. L’ouvrier de Madrid et de Séville dépense en un jour de liesse le fruit de son épargne, et se résigne sans effort à vivre de régime jusqu’à ce que sa tirelire, remise à flot, soit grosse d’une nouvelle folie. Pareillement le peuple espagnol se paie à lui-même de temps à autre la fête d’une révolution : arrive que pourra, il a fait ce jour-là ce qui lui plaisait ; quelles que soient les conséquences de son action, il se sent de force à les supporter. L’Espagne vit au jour le jour ; nulle part les lendemains ne sont si légers, on les soulève comme une plume. Heureux, politiquement parlant, sont les peuples à qui pèse le souci du lendemain : ils dormiraient mal sous l’abri vacillant d’une tente, qu’emportera le premier vent d’orage ; ils prennent de la chaux et du sable, ils se bâtissent des maisons et des gouvernemens qui durent.

Si l’Espagne est éternellement gaie, c’est qu’elle est éternellement jeune, et ceci est encore un miracle. Jeune après avoir eu des maîtres qui tout vivans se donnaient la représentation de leurs funérailles, jeune après Philippe III et Charles II, après Charles IV et Ferdinand VII, après le trop long règne de la défiance saturnienne ou de l’imbécile bigoterie ! On trouve le secret de bien des choses dans les maîtres de la poésie castillane, fidèles interprètes du génie de leur nation, et si différens de ces admirables poètes italiens, qui, hormis l’Arioste, n’ont jamais été ni gais ni jeunes. Lope de Vega nous montre un empereur rencontrant dans les bois un paysan à la tête blanche, mais si vif et si vert qu’on ne sait quel âge lui donner. « N’avez-vous jamais vu, répond le paysan à cet empereur qui s’étonne, un arbre antique dont le tronc, quoique ridé, se couronne de verts rejetons ? Voilà où j’en suis ; le temps passe, et je me succède à moi-même. »

 Yo me sucodo á mi mismo.