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LE VERONESE
A LA VILLA BARBARO

C’est dans la province de Trévise, au pied des Alpes Carniche, qui forment la frontière de l’Autriche et de l’Italie, à quelques heures de Venise, que nous conduirons le lecteur. L’excursion est facile et douce, quoiqu’elle sorte de la voie banale, et elle réserve à ceux qui ont le goût des arts une véritable surprise. Le but de ce pèlerinage est tout à fait inconnu en France, et les Italiens eux-mêmes, à part ceux de la province même, pourraient ignorer quelle œuvre considérable se dérobe à la curiosité du voyageur dans une de ces villas de terre ferme où les patriciens de Venise du temps de la renaissance échappaient pendant l’été aux émanations des canaux et à l’incommodité des moustiques de la lagune.

La villa Masère, du nom du lieu où elle s’élève, ou villa Barbaro, du nom de son fondateur, a été construite par le Palladio, décorée pour la sculpture par Alessandro Vittoria, le grand artiste de Saint-Zacharie de Venise, et peinte à fresque par Paul Véronèse. C’est dire le haut intérêt qui s’attache à cette demeure. Sans le connaître, on conçoit tout d’abord une certaine admiration pour l’homme de goût qui sut réunir à son profit, dans une telle collaboration, trois des plus grands artistes de sa patrie. Si, quand on a su son nom et son origine, on découvre que ce patricien fastueux a été un des grands diplomates de la Venise de la renaissance, le négociateur heureux de la paix avec le Turc après Lépante, le représentant de la république auprès de Catherine de Médicis, l’envoyé du sénat auprès de Sixte-Quint, tour à tour soldat, magistrat, réformateur de l’université de Padoue, procurateur, doué d’une grande parole et d’une âme haute, l’horizon s’élargit; à l’attrait de l’art s’ajoute l’attrait plus grand de l’histoire, et cette excursion à Masère devient un but d’études.

Ce n’est pas à dire que les historiens et les critiques d’art des