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conventions humaines, n’est nulle part plus manifeste que dans la collection de pièces intitulée les Propos de Thomas Vireloque, sorte de Diogène ou de Triboulet des rues poursuivant chaque passant de ses violens sarcasmes, de ses théories misanthropiques jusqu’à la négation absolue de ce que les hommes appellent vertu ou désintéressement. Et ce n’est pas seulement par la philosophie cynique qu’il prête à son héros que Gavarni témoigne des amertumes dont son propre cœur est plein. L’espèce de fureur du laid avec laquelle il compose la physionomie de ce Vireloque camard, borgne, monstrueux de la tête aux pieds, le soin qu’il prend de choisir les plus sordides haillons pour en envelopper le corps équivoque de cet être moitié homme, moitié singe, montrent assez quelles séductions imprévues subissait vers la fin de sa vie celui qui avait été si longtemps le peintre des élégances modernes. Y avait-il là de tous points un progrès? Ces vingt-cinq lithographies consacrées à la censure sans merci des conventions sociales, qui ne sont pas toutes pourtant des mensonges ou des artifices, nous donnent-elles, comme on l’a prétendu, le dernier mot du « génie » de Gavarni, ou bien ne représentent-elles, dans le fond comme dans les dehors, que l’exagération des tendances auxquelles l’artiste avait commencé de céder peu après son retour d’Angleterre ? Des deux interprétations, la seconde nous semble la plus juste ; mais quelque excessives que puissent être ici les idées et les formes qui les traduisent, les Propos de Thomas Vireloque n’en ont pas moins une importance considérable dans l’œuvre de Gavarni. Rapprochées du reste, ces pièces achèvent de démontrer la souplesse singulière et l’originalité d’un talent dont les métamorphoses même n’ont rien qui les rattache aux souvenirs ou aux exemples d’autrui.

Le talent de Gavarni en effet n’a nulle part son analogue, encore moins son équivalent. Même dans notre école, où l’on compte pourtant à toutes les époques tant d’artistes éminemment spirituels, on ne trouverait personne qui ait su concilier aussi bien la finesse ou la force des intentions et l’adresse de la mise en scène, la clairvoyance et la véracité. Callot, Abraham Bosse et les autres graveurs de genre au XVIIe siècle ne visèrent à rien de plus qu’à rendre, les uns avec une bonne grâce et une vivacité bien françaises, les autres avec une exactitude renouvelée en partie des exemples hollandais ou flamands, le côté tout accidentel des sujets contemporains. Les Malheurs de la guerre, comme les a représentés Callot, ont le caractère piquant d’une épigramme lestement tournée plutôt que la portée calculée et la vigueur austère d’une satire. Si sérieuses qu’en soient les données, l’Histoire de l’enfant prodigue, par Abraham Bosse, diffère peu de la Noblesse à l’église ou de telle autre élégante suite de pièces signée du même nom. Quant aux des-