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être pauvre et pas triste ; de deux maux, je choisis le moindre. » « Quel homme singulier tu fais ! s’écrie dans une pièce d’Alarcon un valet parlant à son maître ; tu ne bois pas au cabaret, et pourtant tu t’y amuses ; tes yeux, seigneur, versent la joie. » Ils abondent dans la Péninsule, ces yeux qui versent la joie ; elle a inventé le bonheur économique, qui se compose de soleil, d’oisiveté, de causeries, d’airs de guitare, de journaux à un sou, de cigarettes à un liard, d’un peu de merluche, de beaucoup de verres d’eau et de l’espérance de voir tuer le dimanche qui va venir six taureaux bien encornés. Il n’est pas plus malaise que cela d’être heureux, quand on sait s’y prendre. La capitale de l’Espagne est pleine de gens qui sont contens parce qu’ils veulent l’être : aussi le proverbe dit que la parfaite félicité est de vivre aux bords du Manzanarès, et que le second degré est d’être logé au paradis, pourvu qu’il y ait là-haut un guichet pour voir Madrid. Non, ce n’est pas s’aventurer que de prétendre qu’en dépit des carlistes, en dépit des incendies d’Alcoy, en dépit des pétroleurs de Séville, en dépit du sang qui crie et du coupon qui ne se paie pas, il y a dans l’Espagne d’aujourd’hui, telle qu’elle est, plus de gens contens, plus de vrai bonheur que dans la Prusse, le plus gouverné des pays, ou dans l’industrieuse et opulente Angleterre. L’Espagne pourrait dire à ces puissances orgueilleuses, qui méprisent ses haillons et condamnent superbement ses fous, ce que disait au roi Henri YIII le Pasquin de Calderon : « Peu m’importe de n’être pas roi du moment que je suis gai. Un philosophe répondit à un soldat qui lui vantait les grandeurs d’Alexandre son maître : — Cueille à terre la fleur que voici, porte-la à ton Alexandre et prie-le qu’il en fasse une semblable. Trophées, gloire, lauriers, triomphes, que lui sert tout cela, si après tant de prodiges il ne peut fabriquer une fleur si facile à pousser qu’elle se rencontre dans la première prairie venue ? — Et moi, je représente de même à votre majesté que, monarque souverain comme vous l’êtes et admiré de tout l’univers, vous ne pouvez pourtant être gai, chose si commune et si vulgaire qu’on la trouve dans un gueux sans chemise comme moi, et qui demain peut-être sera mort de faim. »

Que l’Andalousie, ravagée par l’anarchie et ensanglantée par le crime, entende encore des bruissemens de castagnettes, que la veille ou le lendemain d’une émeute le Prado et le Buen-Retiro voient accourir en essaim sous leurs ombrages les plus beaux yeux du monde qui respirent la joie de vivre et l’orgueil du commandement, une si allègre insouciance a quelque chose d’héroïque et d’admirable ; mais elle est un danger politique. Sa gaîté naturelle rend l’Espagnol indifférent à beaucoup de maux, sufrido, c’est-à-dire insensible à bien des privations, prompt à se distraire et à se consoler, et il est fâcheux qu’un peuple ait la consolation trop facile.