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en avons-nous fini avec les souvenirs biographiques et les reproches qu’ils peuvent plus ou moins justifier. Ce qui reste à envisager maintenant, c’est non plus la personne, mais le talent même de Gavarni, et de ce côté heureusement nous n’aurons que bien peu de réserves à faire, bien peu de regrets à exprimer,


II.

A ne considérer dans les œuvres de Gavarni que les caractères de l’exécution, les développemens progressifs du goût et de l’habileté, on peut dire que, sans avoir eu précisément deux manières, l’artiste a laissé deux séries de travaux assez différentes quant aux procédés et au style pour marquer chacune une phase distincte, une évolution particulière de son talent. Pendant les dix premières années, c’est-à-dire de la fin de 1832 à 1843 à peu près, il semble que la préoccupation principale de Gavarni, au point de vue du faire, soit l’extrême délicatesse dans la précision, l’expression à la fois exacte et recherchée de formes souvent nettes elles-mêmes jusqu’à la sécheresse, fines jusqu’à la gracilité. Son crayon, sans ostentation pédantesque, mais non pas sans coquetterie, sa main agile, mais par momens d’une agilité un peu laborieuse, se reprennent aux contours déjà tracés comme pour en aiguiser encore l’élégance, et là même où le dessin a le plus de grâce ou de franchise apparente, quelque chose se fait jour qui trahit les secrètes inquiétudes d’un outil enclin tout ensemble à l’imitation littérale et aux interprétations subtiles. Nous ne parlons pas ici des lithographies que Gavarni fit paraître d’abord, de ces Travestissemens qui attirèrent pour la première fois l’attention sur lui, encore moins de ce recueil de Diableries dont un exemplaire, le seul probablement qui ait survécu, est conservé à la Bibliothèque nationale. De tels essais ne révèlent guère que la fantaisie de celui qui s’y livrait, et l’art proprement dit n’y est intéressé que d’assez loin. Nous parlons de ces nombreuses pièces sur divers sujets publiées dans l’Artiste ou dans la Mode, et même de ces suites de scènes plus généralement connues : la Boite aux lettres, les Étudians de Paris, Clichy, les Enfans terribles, plusieurs (autres encore, si vivement inventées d’ailleurs, si profondément spirituelles.

Quels que soient à cette époque les efforts du dessinateur pour trouver le secret d’une pratique facile, il n’arrive pas ou il n’arrive qu’incomplètement à l’aisance dans l’exécution, et la certitude avec laquelle chaque attitude est choisie, chaque physionomie imaginée, ne laisse pas d’être jusqu’à un certain point diminuée par ce que le travail a de maigre ou souvent d’artificiellement succinct. Aussi Gavarni nous paraît-il plus heureusement inspiré quand, au